Revue
de presse
LE
MONDE
13 décembre 2003
Théâtre
: Tolstoï ou la liberté à l'épreuve
du drame
Sur
le programme du Théâtre de l'Aquarium, Tolstoï
et Tchekhov nous regardent, assis côte à côte
sur un canapé. La contemplation des hommes illustres
est faussement apaisante. A l'époque, le croyant Tolstoï
et l'incroyant Tchekhov avaient commencé de diverger.
Le père dAnna Karenine venait d'écrire
Le Cadavre vivant. Une réplique, estime Julie
Brochen, à Oncle Vania (Le Monde du 5 mai),
qu'elle a mis en scène dans la perspective d'un diptyque
avec la pièce de Tolstoï. Oncle Vania,
selon l'aristocrate paysan, dérogeait au "théâtre
d'idées" exigé par lui.
Le
"théâtre d'idées" tolstoïen
frotte le concept à la vie quotidienne. Il naît,
pousse, s'épanouit les deux pieds dans le mélodrame,
pour éprouver la bonté avec la liberté.
Est-ce bonté ou liberté de Fédia que de
se faire passer pour mort afin de permettre à sa femme
Lisa de refaire sa vie avec son meilleur ami Victor? Est-ce
bonté ou liberté que de refuser d'attenter à
la liberté de l'autre? Sa réponse dessine l'ébauche
d'une morale invivable, qui le condamne à mort.
Tout
à son faux-semblant de résurrection - titre du
grand roman commencé par Tolstoï à la même
époque -, Fédia cherche et se cherche, comme Tolstoï,
dans les harmonies de l'infini dehors. Et Julie Brochen, d'un
geste éclatant, fait entrer l'infini dehors en musique
dans le théâtre, une rafale portant haut le souffle
d'haleines réjouies. Fédia est déposé
sur scène par un chur de Tsiganes, titubant, entonnant
de tous ses poumons l'air victorieux de la liberté.
Dans une intelligence consommée des atmosphères,
l'étroit couloir du dispositif scénique bifrontal
palpite de l'évitement des fronts contraires, air confiné,
stagnant, de l'ordre social, religieux, et bourrasques libertaires
de l'extérieur. Au centre de la pièce, table et
tapis carré sont propices aux jeux de société,
qui laissent visible la place du mort. Aux extrémités,
des refuges au bord du salut.
Soutenus
par un trio (piano, basse, batterie), les échanges sonores
approchent ceux du cinéma, gagnant en vitesse, en expressivité
ce qu'ils perdent en éloquence. Mélodies d'intérieur
vénéneuses qui touchent au sommet dans la lecture
de la lettre d'adieu de Fédia à sa femme et son
ami Victor, devant la dérision de deux assiettes de soupe
et le cliquetis implacable des cuillers.
Valérie Dréville (Lisa) arbore le sourire du chat
dAlice au pays des merveilles, suspendu, comme détaché
du visage et du corps, ignorant des circonstances. Un excès
de bonté et d'éducation, la joie d'un accord sans
mélange avec elle-même. Yves-Noël Genod (Victor)
est Monsieur Sourire bis, porteur de l'ambiguë suavité
d'une vie sans faute.
Les
voix du dehors apportent les secours du drame à cette
perfection de famille. Jeanne Balibar (Macha) promène
sa dégaine invraisemblable en tsigane chanteuse, qui,
justement, ne chantera pas. Elle est l'ombre arpenteuse de Macha
en même temps que celle de Jeanne Balibar. Une idée
de l'amour prise dans une quête qui la dépasse.
Tout
l'équilibre de la composition repose sur la puissance,
hors du commun, de Beniat Achiary (Fédia).
En
un instant, son souffle fait éclater les gonds du salon.
Et lorsque le barde basque commence à tourner sur lui-même,
cherche et trouve en chantant la langue de son affranchissement,
la violence contenue se répand par mille canaux en une
douceur étrange qui irradie la mise en scène,
et c'est Tolstoï réinventé "J'écris,
et tout s'enchaîne harmonieusement."
Jean-Louis
Perrier
LA
NOUVELLE VIE OUVRIERE
19 décembre 2003
Festival
d'automne - Le cadavre vivant
À
l'instar de Tolstoï excédé par ce "
théâtre sans idées " et qui, au lendemain
de la représentation d'Oncle Vania de Tchekhov, écrit
Le cadavre vivant, la metteur en scène Julie Brochen
nous propose en son théâtre de l'Aquarium sis à
la Cartoucherie la pièce de l'auteur de Guerre et Paix.
Avec
les mêmes interprètes, dont Jeanne Balibar, et
dans un dispositif scénique presque à l'identique
de celui qui avait émerveillé le public d'Oncle
Vania donné précédemment... De l'amour
impossible qui court d'une pièce à l'autre, Brochen
se joue de la tragédie mélancolique de Vania pour
faire exploser en un opéra épique la mélancolie
tragique de Fédia : lui l'homme bon, face à son
incapacité à rendre heureuse son épouse
Lisa, devoir orchestrer sa propre mort, d'abord imaginaire,
jusqu'à son suicide bien réel ! Une partition
ludique autant que ténébreuse où les chants
et danses tziganes se mêlent au bel canto russe grâce
au talent de Beñat Achiary, un espace scénique
qui ouvre portes et fenêtres autant sur lintime
d'une chambrée que sur le spectaculaire d'un prétoire,
une interprétation où le public perçoit
à l'évidence le plaisir que les comédiens
et comédiennes prennent à jouer ensemble. Vraiment
du grand art, un théâtre bien vivant et concret,
pas seulement un "théâtre d'idées"
comme le suggérait le maître Tolstoï en personne.
Yonnel
Liegeois
LIBÉRATION
12 décembre 2003
Carnet
de Balibar
"On entre dans cette période que je déteste,
juste avant la première. Aucune excitation, juste la
fatigue, humiliante."
Jeanne
Balibar joue au théâtre de l'Aquarium dans le diptyque
mis en scène par Julie Brochen, Oncle Vania
de Tchekhov - le Cadavre vivant de Tolstoï, où
elle a, entre autres, pour partenaire Valérie Dréville.
La comédienne a tenu pour Libération le journal
du mois de travail qui a précédé la première
représentation.
Jamais
tenu le moindre journal. Pas même à l'adolescence.
Jamais rien écrit sauf récemment quelques chansons
pour mon album. Encore ai-je l'impression que la musique fait
qu'on n'entend pas les paroles, et que ma voix couvre ma voix.
Lu une interview émouvante de Philippe Lejeune sur son
premier journal intime, espace à soi, lieu de sécurité.
Paradoxe désagréable : s'y exercer à la
demande d'un quotidien, donc en public. Je pense à trois
vers rigolos de Auden: "Private faces in public places
/ are wiser and nicer / than public faces in private places
..." (1) Est-ce si rigolo que ça ? Pas le temps
de rédiger, merveille de l'infinitif et du nominal qui
vous évitent le je, surmonter la superstition que j'ai
chevillée au corps, que si j'essaye de trouver des mots
à moi, cela va m'empêcher de dire et de comprendre
ceux des autres.
Marseille,
vendredi 7 novembre
En
tournée avec Oncle Vania, premier des deux spectacles
du diptyque que nous avons joué (en mai dernier). Mais
c'est le désir de monter le Cadavre qui est
à l'origine du projet de Julie (nous l'avons répété
en premier lieu, tout décembre 2002, et cela a informé
notre lecture de Vania). Bientôt nous reprendrons les
répétitions du Cadavre, mais, cet après-midi,
répétition pour Vania . Julie dit à l'un
de nous : "Ne nourris pas les mots, au contraire vide-les
de leur sens, envoie-les dans l'air comme des coquilles vides."
Bonheur des rôles joués longtemps et beaucoup et
ailleurs. Ne penser à rien, ouvrir les épaules,
laisser partir la voix et le sens se déploie sans moi,
beaucoup plus clair pour tout le monde. Vassiliev (2) il y a
dix ans : "Jeanne méfiez-vous de votre sensibilité
comme de la peste." Ne plus pleurer intérieurement
à chaque minute, entendre la joie des personnages, leurs
absences, leur indifférence aussi, et pas seulement leur
souffrance, permet d'entendre mieux leur bêtise et la
sienne propre. Je pense au travail de Vassiliev tous les jours,
Valérie aussi j'en suis sûre. Julie a découvert
le Cadavre lors d'un travail fait aux Amandiers sur Tchekhov,
avec Kaliaguine, et pense sans cesse à son travail avec
Fomenko. Depuis vingt ans, le théâtre russe nourrit
la formation des acteurs français, grâce à
une politique d'échanges active aujourd'hui menacée.
Samedi
8
Journée
merveilleuse. Lu au lit le matin. Possible uniquement en tournée.
Notes de chevet de Sei Shônagon : "Choses qui
font battre le cur : Se coucher seule dans une chambre
délicieusement parfumée. / S'apercevoir que son
miroir de Chine est un peu terni. / Un bel homme, arrêtant
sa voiture, dit quelques mots pour annoncer sa visite. / Se
laver les cheveux, faire sa toilette, et mettre des habits tout
embaumés de parfum. Même quand personne ne vous
voit, on se sent heureuse, au fond du cur".
Très bonne représentation le soir. Encore Vassiliev,
cette idée des mots "vecteurs" par lesquels
passe l'action. Ne s'intéresser qu'à ceux-ci,
parcourir les autres comme un chemin sans conséquence...
C'est incroyable la liberté de rythme et la multiplicité
d'images que cette méthode peut faire naître. "Fête
de dernière" à Marseille, qui surprend tout
le monde. Une "fête" de dernière, c'est
toujours, toujours sinistre; cette fois-là, miracle.
The Band Wagon.
Mardi
11
Tournage
du clip de Pas dupe avec Arnaud Desplechin et Caroline
Champetier. Filmée pour la première fois par Caroline,
je suis très fière. Retrouver Arnaud, même
une journée, la manière hallucinante qu'il a de
vous porter d'une prise à une autre. La première
fois que je les ai vus tous les deux et ensemble, j'étais
figurante sur la Sentinelle et Valérie jouait. Je me
souviens d'avoir eu avec elle une conversation sur la myopie.
On ne se connaissait pas, je n'étais, je crois, même
pas encore élève au Conservatoire. Lui avais-je
dit que ce sont sa Clytemnestre et sa fille de Galilée
qui m'ont rendu le théâtre inévitable ?
Elle trouvait ça formidable d'être myope parce
qu'on voit le public comme une masse informe. Lui demander si
elle pense toujours ça. Moi, je voudrais voir chaque
personne dans la salle et me considérer comme l'une d'entre
elles. Avoir avec chaque spectateur ce même rapport qu'on
a avec la personne assise en face de soi dans le métro,
si d'aventure on échange un regard. Vraiment une question
de regard et de rien d'autre. Si je pouvais je ne ferais que
du théâtre en appartement, ou salle allumée.
Mercredi
12
Tournée
Sartrouville. Arriver le plus tard possible au théâtre
pour rester le plus longtemps possible avec mes enfants. Périlleux:
embouteillages sur le périphérique, sur la A14,
sur la A86. Souvenir d'avoir vu Fiona Shaw arriver au théâtre
de Bobigny quelques minutes avant d'entrer en scène,
ravagée, dans Electre. Entrer en scène sans qu'il
y ait aucun sas avec la vie du jour, conserver toutes les pensées
du jour et observer ce qui résulte de leur rencontre
fortuite avec le texte. Le public à Sartrouville est
merveilleux. Déprime à l'idée que le gouvernement
ferme tant de centres dramatiques et que tant de lieux vivants
vont être saccagés.
Jeudi
13
Sabrina
nous apporte à Sartrouville le texte "définitif"
du Cadavre. "Définitif"... Dans Vania,
Julie nous a fait respecter le texte à la pause près,
la traduction de Markowicz et Morvan à la virgule près,
parce que c'est une partition musicale. Dans le Cadavre au contraire,
comme il y a six ans dans Penthésilée , elle a
beaucoup désossé, mélangé plusieurs
traductions, interverti des phrases, "tuil?"
comme elle dit, c'est-à-dire imbriqué des répliques
les unes dans les autres. Ce travail, c'est surtout il y a un
an que nous l'avons fait. Julie aime ces répétitions
morcelées, mi-méthode (laisser les choses travailler
toutes seules) mi-réalisme (répéter quand
les acteurs sont disponibles).
Jeudi
20
Premier
jour de répétition du Cadavre. Libération
m'a demandé de faire des photos, "par exemple votre
maquilleuse" . Fou rire au théâtre. L'Aquarium
a 1 million de francs de dettes depuis dix ans, cent mille francs
d'agios tous les ans, sur le plateau on est dix-huit, moi par
exemple je suis payée en moyenne 8 400 francs par mois
(au pro rata temporis des représentations) pour un travail
qui me mobilise de septembre à avril. Alors l'idée
que je pourrais avoir ma maquilleuse personnelle... Mais Catherine
Nicolas, qui conçoit les maquillages et coiffures de
tout le monde, est là avec son bébé de
2 mois, Louise, et je ne cesse de la prendre en photo
Jeudi
27
Premier
filage du Cadavre. Jai à peine re-répété
depuis lan dernier. Julie joue "mon" rôle
dans le filage de ce soir, qu'elle reprendra en tournée
à partir de janvier. Depuis les gradins, j'essaie de
comprendre de quoi parle la pièce... Très obscur...
De toute façon, je ne comprends jamais aucun texte, aucune
pièce que je joue. Je comprends qu'il est question de
la vie dans l'art... Je comprends que Macha est un "personnage
épisodique", comme dit Eléna d'elle-même
dans Vania, que Macha comme Eléna incarne quelque chose
comme l'inspiration, ou la vocation, l'appel de l'art (et aussi
la mort) : chez Tolstoï cette figure est furtive et évanescente,
chez Tchekhov elle est omniprésente mais inactive, morne
et mutilée (une sirène hors de l'eau)... Je comprends
des choses de la mise en scène : Julie cherche à
mettre au centre la question de l'improvisation et on dirait
que pour elle les hommes sont des musiciens et les femmes des
actrices. C'est-à-dire que les femmes articulent et les
hommes chantent. Par ailleurs, je suis sidérée
par ce talent qu'elle a de faire au théâtre du
montage parallèle comme au cinéma.
Vendredi
28
Découvert
ce matin que j'habite Paris et qu'il faut du temps pour aller
d'un endroit à un autre. Boulevards extérieurs,
bois de Vincennes, théâtre : environ une demi-heure.
Peut-être serai-je moins souvent en retard maintenant
que j'ai compris ça... Filage, cette fois-ci c'est moi
qui joue. Le spectacle durait 3 heures 30 l'an dernier au terme
de la première période de répétition,
il fait maintenant 1 heure 50. Complètement désarçonnée
par ce resserrement, impression de n'avoir aucun espace pour
jouer. Très désagréable. Journée
de merde.
Lundi
1er décembre
Filage
catastrophique pour tout le monde, spectacle complètement
dérythmé. Seule demeure la musique. Un thème
de John Lewis, Django, que chante Beñat, des berceuses
catalane et basque, une improvisation ahurissante, acmé
du spectacle. En l'écoutant, je pense à l'opéra,
aux pleurs des enfants, à Kurt Weill. Plus tard je demande
à Beñat à quoi il pense, lui, il me dit:
"A l'opéra, à Kurt Weill, à voix
d'homme-voix de femme, et aux différents âges de
la vie." Stupéfaite... Il y a vraiment des
gens qui savent ce qu'ils font... "A Nathalie aussi,
à cette figure de femme qui s'avance vers moi dans le
noir" , ajoute-t-il. Nathalie Nerval, sublime, Prouhèze
pour Jean-Louis Barrault, et pour Julie (Vania + Cadavre)
toutes les mères, notamment cette Anna Karenina dans
le Cadavre qui s'offusque de l'amour de son fils pour
une femme divorcée.
Mardi
2
Très
beau filage. Tout est aérien, déroutant, fluide.
Tout le monde très heureux.
Mercredi
3
On
entre dans cette période que je déteste, juste
avant la première. Aucune excitation, juste la fatigue,
humiliante. Et puis cette sensation que, pendant quelques jours,
jusqu'à la deuxième ou troisième représentation,
le vrai travail profond, celui que j'aime, va être suspendu.
Je demande à Valérie, dans la loge, si elle est
d'accord avec moi qui pense qu'on ne travaille, on n'invente,
que dans un cadre habituel, qu'il n'y a rien de mieux pour travailler
que l'habitude. C'est pourquoi ce moment où le public
arrive et où l'on n'a pas encore l'habitude qu'il assiste
au travail m'est si pénible. Notes de Julie après
la répétition... "Ne baisse pas la voix.
C'est vrai que c'est une phrase très intime, mais fais
en profiter chaque spectateur individuellement, que chacun l'entende
comme si ça lui était adressé à
lui... C'est ça que j'aime moi au théâtre,
qui peut me prendre tout à coup et ne plus me lâcher,
quand j'entends une phrase qui me paraît adressée
à moi toute seule..." Dans une précédente
scène, Macha dit à Fédia : "Tu
m'aimes ? Moi, toute seule ? Maintenant lis-moi ce que tu as
écrit."
Vendredi
5 et samedi 6
Première.
J'ai dit à mon amoureux de venir plutôt le lendemain.
J'ai bien fait, la première était très
belle, très pure, sans concessions, mais la seconde enchantée...
(1)
"En public, un visage privé/ paraît plus sage
et plus aimable / qu'un visage public en privé."
(2) Anatoli Vassiliev, metteur en scène russe (Médée-Matériau,
Bal masqué, Amphitryon...)
FINACIAL
TIMES
16 décembre 2003
Le
cadavre vivant
Théâtre de l'Aquarium, Paris
An
audience engulfed in massive euphorie song reminiscent of Kurt
Weill, a heady atmosphere as gypsy buttocks undulate to extraordinary
Basque music. There's a palpable release through the senses
in this production of Tolstoy's strange late work, written in
1900 after he saw - and loathed - Chekhov's Uncle Vanya
for its lack of "ideas".
One
century on, in a nice twist, the two plays are being staged
alternately by Julie Brochen, one of France's most promising
young directors. Brochen and her cast have spent a year exploring
artistic links between the two plays. Whilst her well-received
Vanya bas superb atmospheric intensity and sense of place, Cadavre's
more melodramatic quality gives Brochen full rein for musical
extravagance and cinematographic contrasts.
The
play juxtaposes the disillusioned and debauched Fedia, who can't
meet expectations as a husband and father in a society based
on lies and hypocrisy, and Karenin, the overly-pure and dogged
admirer of Fedia's wife Lisa. Tolstoy's "idea" for
those who want one - is how to know you're alive in a world
already dead. The living corpse of the title is not so much
Fedia, whose suicide attempt to free Lisa backfires, as the
members of this nihilistic society preoccupied with appearances.
Brochen's
stage is a corridor between banked spectators, a shrunken universe
around the dining-room table of family confrontation that erupts
with colour and noise as Fedia joins the gypsies. Her only props
are bat stands, dozens of them, swaddled in great Russian cloaks
which. define areas of intimacy, charge like jousting horses
and patrol the courtrooin corridors in which society pronounces
judgment in Chinese whispers. Scenes are fused and overlaid
with great fluidity, although by the end there's some loss of
pace and clarity.
The
magnificent voice and vitality of Befiat Achiary (Fedia) offset
well the sublime Valérie Dréville's disembodied
smile, stubbornness and wifely incomprehension. Nathalie Nerval
squeezes every drop of maternal tyranny, petulance and snobbery
out of the two mother roles. Less successful is the relationship
between Fedia and his elusive gypsy muse, Macha, the whippet-thin
Jeanne Balibar, who brings sinuous grace but no sense of magnetism.
Clare
Shine
LIBÉRATION
Lundi 15 décembre 2003
Théâtre.
Julie Brochen adapte avec luminosité ce texte de Tolstoï
oublié en France, où un homme survit après
avoir organisé sa propre disparition.
"Le cadavre vivant" revit.
C'est
Pétouchkov, le peintre, qui le dit : pour obtenir un
beau rouge vif, il faut mettre du vert autour. Fedia, l'écrivain,
vient de parler de "contraste" à propos du
pur amour de Macha, la belle Tsigane, pour lui le dépravé.
Nous sommes au cinquième acte, ils sont saouls, attablés
"dans la salle crasseuse d'une taverne", précise
Tolstoï. C'est là que Fedia va lâcher son
secret : comment, après avoir abandonné sa femme,
il l'a poussée dans les bras de son meilleur ami, puis
a disparu après avoir simulé son suicide dans
la rivière. Depuis, Fedia est un "cadavre vivant".
Officiellement mort, sa veuve remariée avec l'ami, il
a changé de ville et d'identité. Et, n'ayant ni
la vocation de "servir lEtat, gagner de l'argent
et accroître cette saleté dans laquelle nous vivons",
ni d'être un héros, il ne lui reste que "le
troisième choix: oublier boire, s'amuser, chanter".
Fedia le faible a tout raté vie, mariage, amour, suicide
, tout en restant parfaitement intègre.
Tolstoï
a écrit le Cadavre vivant après avoir
vu et détesté Oncle Vania de Tchekhov,
en janvier 1900. Restée inédite, sa pièce
fut mise en scène en septembre 1911, un an après
sa mort, quasi simultanément par Stanislavski et Meyerhold.
Le traducteur André Markowicz précise dans sa
notice (1) que l'uvre fut très vite "jouée
à travers toute la Russie, puis le monde entier".
Ce qui n'empêche que le Cadavre vivant était, en
France du moins, bien oublié avant que Julie Brochen
ne l'exhume. La directrice du Théâtre de lAquarium
a imaginé de rapprocher en diptyque les pièces
de Tchekhov et Tolstoï. Après Oncle Vania
au printemps, voici donc le Cadavre vivant qu'elle
considère comme l'essence de son projet, fascinée
par un texte qui "pose la question du "Comment mourir
dans un monde déjà mort ?"".
Rêveurs
et veilleurs. Comme le peintre Pétouchkov, Julie Brochen
sait l'importance du vert lorsque l'on veut faire ressortir
le rouge. Elle a le don du contraste, une capacité à
dire l'essentiel en insistant sur l'accessoire, à faire
ricocher le sens. A tout moment, les personnages se trahissent;
un geste vient contredire un mot et leur inconscient semble
peser plus lourd que leur volonté. L'attention qu'on
leur porte est d'autant plus grande qu'on les sent fragilisés,
tels des rêveurs éveillés, somnambules ou
morts vivants. Ce sentiment est renforcé par le dispositif
bifrontal : deux gradins qui se font face, la scène et
les acteurs au milieu. Et il est rare de ressentir aussi fort
dans une salle de théâtre que les spectateurs sont
aussi des veilleurs, des chargés d'âmes.
Cela
n'a rien d'une cérémonie funèbre pour autant,
les fantômes ne mendient pas la compassion et Julie Brochen
n'a pas le goût du mélodrame. Ainsi, à l'acte
V, quand Lisa (Valérie Dréville), épouse
de Fedia, et Karénine (Yves-Noël Genod), l'ami devenu
le second mari, reçoivent la lettre qui annonce la catastrophe...
Un indicateur de police a entendu la confession de Fedia dans
la taverne, Lisa est convoquée chez le juge, elle risque
la prison et la déportation pour bigamie. "Elle
sanglote", dit Tolstoï. Sur le visage de Valérie
Dréville, nulle crispation, aucun nuage pour ternir la
lumière, pas de tremblement dans la voix. Mais le sourire
de Dréville, renforcé par celui de son partenaire,
constatant d'une voix égale : "C'est affreux",
vaut tous les sanglots.
A
cette sérénité dans le jeu correspond la
fluidité de l'espace et du temps. Les scènes s'enchaînent
sans à-coup, soit que l'une commence alors que l'autre
n'est pas encore terminée, soit que les personnages,
au lieu de sortir, restent pour entendre, soit encore que les
mêmes accessoires servent pour figurer différents
lieux.
Avec
orchestre. Là aussi, Brochen a l'art d'aller à
l'essentiel, en considérant que la seule vraisemblance
qui importe est la vérité du jeu, qu'un regard
et quelques mots suffisent à établir une situation.
Cela donne aux acteurs une légèreté, quîllustrent
particulièrement bien Nathalie Nerval (la mère
de Lisa) ou Jeanne Balibar (Macha, la jeune Tsigane qui aime
Fedia). Ce qui renforce un autre contraste. "Boire,
s'amuser, chanter", dit Fedia. Dans ce programme,
le troisième point est pour Julie Brochen essentiel.
Beñat Achiary, qui interprète Fedia, est aussi
chanteur. Et sur le plateau un orchestre accompagne la soirée.
Cette musique omniprésente, façon âme russe
éternelle, apparaît, en regard du reste, assez
pesante : la seule note illustrative d'un spectacle par ailleurs
lumineux.
René
Sous
(1)
Le Cadavre vivant, Ed. José Corti, 222 pp., 19,06 euros.
LE
NOUVEL OBSERVATEUR
18 / 24 décembre 2003
Le
cadavre vivant de Léon Tolstoï
Quand
l'auteur de "Guerre et paix" assista à
la création d'"Oncle Vania" de Tchekhov,
il détesta la pièce et écrivit, en réponse,
"le Cadavre vivant", un drame créé
en 1911 par Stanislavski, puis Meyerhold. Depuis neuf ans, Julie
Brochen porte en elle le désir de monter ce "Cadavre
vivant" en diptyque avec "Oncle Vania".
Elle concrétise enfin ce rêve, avec une libre maestria,
des corps lancés, ployés, des chants ; avec la
ferveur des acteurs de "Vania" (Jeanne Balibar,
Nathalie Nerval, François Loriquet) rejoints par Valérie
Dréville, Benat Achiary. Qu'est-ce qu'aimer, qu'est-ce
qu'être un homme pur, un révolté ? Toutes
ces questions hantent cette pièce étrangement
bâtie en cercles concentriques autour de Fedia, homme
bon et faible, qui ne s'aime pas. Incapable de faire le bonheur
de sa femme, il part chez les Tsiganes, se noie dans l'alcool
et la musique. Puis se fait passer pour mort afin que sa veuve
puisse épouser son ami d'enfance. Convoqué devant
le tribunal, jugé pour "non suicide", et sa
femme pour bigamie, il se tire une balle dans la tête.
Julie Brochen signe un spectacle farouche, au sens non moins
rebelle que cette pièce qu'elle révèle
en France.
Odile
Quirot |