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Revue de presse

LE MONDE
13 décembre 2003

Théâtre : Tolstoï ou la liberté à l'épreuve du drame

Sur le programme du Théâtre de l'Aquarium, Tolstoï et Tchekhov nous regardent, assis côte à côte sur un canapé. La contemplation des hommes illustres est faussement apaisante. A l'époque, le croyant Tolstoï et l'incroyant Tchekhov avaient commencé de diverger. Le père d’Anna Karenine venait d'écrire Le Cadavre vivant. Une réplique, estime Julie Brochen, à Oncle Vania (Le Monde du 5 mai), qu'elle a mis en scène dans la perspective d'un diptyque avec la pièce de Tolstoï. Oncle Vania, selon l'aristocrate paysan, dérogeait au "théâtre d'idées" exigé par lui.

Le "théâtre d'idées" tolstoïen frotte le concept à la vie quotidienne. Il naît, pousse, s'épanouit les deux pieds dans le mélodrame, pour éprouver la bonté avec la liberté. Est-ce bonté ou liberté de Fédia que de se faire passer pour mort afin de permettre à sa femme Lisa de refaire sa vie avec son meilleur ami Victor? Est-ce bonté ou liberté que de refuser d'attenter à la liberté de l'autre? Sa réponse dessine l'ébauche d'une morale invivable, qui le condamne à mort.

Tout à son faux-semblant de résurrection - titre du grand roman commencé par Tolstoï à la même époque -, Fédia cherche et se cherche, comme Tolstoï, dans les harmonies de l'infini dehors. Et Julie Brochen, d'un geste éclatant, fait entrer l'infini dehors en musique dans le théâtre, une rafale portant haut le souffle d'haleines réjouies. Fédia est déposé sur scène par un chœur de Tsiganes, titubant, entonnant de tous ses poumons l'air victorieux de la liberté.
Dans une intelligence consommée des atmosphères, l'étroit couloir du dispositif scénique bifrontal palpite de l'évitement des fronts contraires, air confiné, stagnant, de l'ordre social, religieux, et bourrasques libertaires de l'extérieur. Au centre de la pièce, table et tapis carré sont propices aux jeux de société, qui laissent visible la place du mort. Aux extrémités, des refuges au bord du salut.

Soutenus par un trio (piano, basse, batterie), les échanges sonores approchent ceux du cinéma, gagnant en vitesse, en expressivité ce qu'ils perdent en éloquence. Mélodies d'intérieur vénéneuses qui touchent au sommet dans la lecture de la lettre d'adieu de Fédia à sa femme et son ami Victor, devant la dérision de deux assiettes de soupe et le cliquetis implacable des cuillers.
Valérie Dréville (Lisa) arbore le sourire du chat d’Alice au pays des merveilles, suspendu, comme détaché du visage et du corps, ignorant des circonstances. Un excès de bonté et d'éducation, la joie d'un accord sans mélange avec elle-même. Yves-Noël Genod (Victor) est Monsieur Sourire bis, porteur de l'ambiguë suavité d'une vie sans faute.

Les voix du dehors apportent les secours du drame à cette perfection de famille. Jeanne Balibar (Macha) promène sa dégaine invraisemblable en tsigane chanteuse, qui, justement, ne chantera pas. Elle est l'ombre arpenteuse de Macha en même temps que celle de Jeanne Balibar. Une idée de l'amour prise dans une quête qui la dépasse.

Tout l'équilibre de la composition repose sur la puissance, hors du commun, de Beniat Achiary (Fédia).

En un instant, son souffle fait éclater les gonds du salon. Et lorsque le barde basque commence à tourner sur lui-même, cherche et trouve en chantant la langue de son affranchissement, la violence contenue se répand par mille canaux en une douceur étrange qui irradie la mise en scène, et c'est Tolstoï réinventé "J'écris, et tout s'enchaîne harmonieusement."

Jean-Louis Perrier

 

LA NOUVELLE VIE OUVRIERE
19 décembre 2003

Festival d'automne - Le cadavre vivant

À l'instar de Tolstoï excédé par ce " théâtre sans idées " et qui, au lendemain de la représentation d'Oncle Vania de Tchekhov, écrit Le cadavre vivant, la metteur en scène Julie Brochen nous propose en son théâtre de l'Aquarium sis à la Cartoucherie la pièce de l'auteur de Guerre et Paix.

Avec les mêmes interprètes, dont Jeanne Balibar, et dans un dispositif scénique presque à l'identique de celui qui avait émerveillé le public d'Oncle Vania donné précédemment... De l'amour impossible qui court d'une pièce à l'autre, Brochen se joue de la tragédie mélancolique de Vania pour faire exploser en un opéra épique la mélancolie tragique de Fédia : lui l'homme bon, face à son incapacité à rendre heureuse son épouse Lisa, devoir orchestrer sa propre mort, d'abord imaginaire, jusqu'à son suicide bien réel ! Une partition ludique autant que ténébreuse où les chants et danses tziganes se mêlent au bel canto russe grâce au talent de Beñat Achiary, un espace scénique qui ouvre portes et fenêtres autant sur l’intime d'une chambrée que sur le spectaculaire d'un prétoire, une interprétation où le public perçoit à l'évidence le plaisir que les comédiens et comédiennes prennent à jouer ensemble. Vraiment du grand art, un théâtre bien vivant et concret, pas seulement un "théâtre d'idées" comme le suggérait le maître Tolstoï en personne.

Yonnel Liegeois

 

LIBÉRATION
12 décembre 2003

Carnet de Balibar
"On entre dans cette période que je déteste, juste avant la première. Aucune excitation, juste la fatigue, humiliante."

Jeanne Balibar joue au théâtre de l'Aquarium dans le diptyque mis en scène par Julie Brochen, Oncle Vania de Tchekhov - le Cadavre vivant de Tolstoï, où elle a, entre autres, pour partenaire Valérie Dréville. La comédienne a tenu pour Libération le journal du mois de travail qui a précédé la première représentation.

Jamais tenu le moindre journal. Pas même à l'adolescence. Jamais rien écrit sauf récemment quelques chansons pour mon album. Encore ai-je l'impression que la musique fait qu'on n'entend pas les paroles, et que ma voix couvre ma voix. Lu une interview émouvante de Philippe Lejeune sur son premier journal intime, espace à soi, lieu de sécurité. Paradoxe désagréable : s'y exercer à la demande d'un quotidien, donc en public. Je pense à trois vers rigolos de Auden: "Private faces in public places / are wiser and nicer / than public faces in private places ..." (1) Est-ce si rigolo que ça ? Pas le temps de rédiger, merveille de l'infinitif et du nominal qui vous évitent le je, surmonter la superstition que j'ai chevillée au corps, que si j'essaye de trouver des mots à moi, cela va m'empêcher de dire et de comprendre ceux des autres.

Marseille, vendredi 7 novembre

En tournée avec Oncle Vania, premier des deux spectacles du diptyque que nous avons joué (en mai dernier). Mais c'est le désir de monter le Cadavre qui est à l'origine du projet de Julie (nous l'avons répété en premier lieu, tout décembre 2002, et cela a informé notre lecture de Vania). Bientôt nous reprendrons les répétitions du Cadavre, mais, cet après-midi, répétition pour Vania . Julie dit à l'un de nous : "Ne nourris pas les mots, au contraire vide-les de leur sens, envoie-les dans l'air comme des coquilles vides." Bonheur des rôles joués longtemps et beaucoup et ailleurs. Ne penser à rien, ouvrir les épaules, laisser partir la voix et le sens se déploie sans moi, beaucoup plus clair pour tout le monde. Vassiliev (2) il y a dix ans : "Jeanne méfiez-vous de votre sensibilité comme de la peste." Ne plus pleurer intérieurement à chaque minute, entendre la joie des personnages, leurs absences, leur indifférence aussi, et pas seulement leur souffrance, permet d'entendre mieux leur bêtise et la sienne propre. Je pense au travail de Vassiliev tous les jours, Valérie aussi j'en suis sûre. Julie a découvert le Cadavre lors d'un travail fait aux Amandiers sur Tchekhov, avec Kaliaguine, et pense sans cesse à son travail avec Fomenko. Depuis vingt ans, le théâtre russe nourrit la formation des acteurs français, grâce à une politique d'échanges active aujourd'hui menacée.

Samedi 8

Journée merveilleuse. Lu au lit le matin. Possible uniquement en tournée. Notes de chevet de Sei Shônagon : "Choses qui font battre le cœur : Se coucher seule dans une chambre délicieusement parfumée. / S'apercevoir que son miroir de Chine est un peu terni. / Un bel homme, arrêtant sa voiture, dit quelques mots pour annoncer sa visite. / Se laver les cheveux, faire sa toilette, et mettre des habits tout embaumés de parfum. Même quand personne ne vous voit, on se sent heureuse, au fond du cœur". Très bonne représentation le soir. Encore Vassiliev, cette idée des mots "vecteurs" par lesquels passe l'action. Ne s'intéresser qu'à ceux-ci, parcourir les autres comme un chemin sans conséquence... C'est incroyable la liberté de rythme et la multiplicité d'images que cette méthode peut faire naître. "Fête de dernière" à Marseille, qui surprend tout le monde. Une "fête" de dernière, c'est toujours, toujours sinistre; cette fois-là, miracle. The Band Wagon.

Mardi 11

Tournage du clip de Pas dupe avec Arnaud Desplechin et Caroline Champetier. Filmée pour la première fois par Caroline, je suis très fière. Retrouver Arnaud, même une journée, la manière hallucinante qu'il a de vous porter d'une prise à une autre. La première fois que je les ai vus tous les deux et ensemble, j'étais figurante sur la Sentinelle et Valérie jouait. Je me souviens d'avoir eu avec elle une conversation sur la myopie. On ne se connaissait pas, je n'étais, je crois, même pas encore élève au Conservatoire. Lui avais-je dit que ce sont sa Clytemnestre et sa fille de Galilée qui m'ont rendu le théâtre inévitable ? Elle trouvait ça formidable d'être myope parce qu'on voit le public comme une masse informe. Lui demander si elle pense toujours ça. Moi, je voudrais voir chaque personne dans la salle et me considérer comme l'une d'entre elles. Avoir avec chaque spectateur ce même rapport qu'on a avec la personne assise en face de soi dans le métro, si d'aventure on échange un regard. Vraiment une question de regard et de rien d'autre. Si je pouvais je ne ferais que du théâtre en appartement, ou salle allumée.

Mercredi 12

Tournée Sartrouville. Arriver le plus tard possible au théâtre pour rester le plus longtemps possible avec mes enfants. Périlleux: embouteillages sur le périphérique, sur la A14, sur la A86. Souvenir d'avoir vu Fiona Shaw arriver au théâtre de Bobigny quelques minutes avant d'entrer en scène, ravagée, dans Electre. Entrer en scène sans qu'il y ait aucun sas avec la vie du jour, conserver toutes les pensées du jour et observer ce qui résulte de leur rencontre fortuite avec le texte. Le public à Sartrouville est merveilleux. Déprime à l'idée que le gouvernement ferme tant de centres dramatiques et que tant de lieux vivants vont être saccagés.

Jeudi 13

Sabrina nous apporte à Sartrouville le texte "définitif" du Cadavre. "Définitif"... Dans Vania, Julie nous a fait respecter le texte à la pause près, la traduction de Markowicz et Morvan à la virgule près, parce que c'est une partition musicale. Dans le Cadavre au contraire, comme il y a six ans dans Penthésilée , elle a beaucoup désossé, mélangé plusieurs traductions, interverti des phrases, "tuil?" comme elle dit, c'est-à-dire imbriqué des répliques les unes dans les autres. Ce travail, c'est surtout il y a un an que nous l'avons fait. Julie aime ces répétitions morcelées, mi-méthode (laisser les choses travailler toutes seules) mi-réalisme (répéter quand les acteurs sont disponibles).

Jeudi 20

Premier jour de répétition du Cadavre. Libération m'a demandé de faire des photos, "par exemple votre maquilleuse" . Fou rire au théâtre. L'Aquarium a 1 million de francs de dettes depuis dix ans, cent mille francs d'agios tous les ans, sur le plateau on est dix-huit, moi par exemple je suis payée en moyenne 8 400 francs par mois (au pro rata temporis des représentations) pour un travail qui me mobilise de septembre à avril. Alors l'idée que je pourrais avoir ma maquilleuse personnelle... Mais Catherine Nicolas, qui conçoit les maquillages et coiffures de tout le monde, est là avec son bébé de 2 mois, Louise, et je ne cesse de la prendre en photo…

Jeudi 27

Premier filage du Cadavre. J’ai à peine re-répété depuis l’an dernier. Julie joue "mon" rôle dans le filage de ce soir, qu'elle reprendra en tournée à partir de janvier. Depuis les gradins, j'essaie de comprendre de quoi parle la pièce... Très obscur... De toute façon, je ne comprends jamais aucun texte, aucune pièce que je joue. Je comprends qu'il est question de la vie dans l'art... Je comprends que Macha est un "personnage épisodique", comme dit Eléna d'elle-même dans Vania, que Macha comme Eléna incarne quelque chose comme l'inspiration, ou la vocation, l'appel de l'art (et aussi la mort) : chez Tolstoï cette figure est furtive et évanescente, chez Tchekhov elle est omniprésente mais inactive, morne et mutilée (une sirène hors de l'eau)... Je comprends des choses de la mise en scène : Julie cherche à mettre au centre la question de l'improvisation et on dirait que pour elle les hommes sont des musiciens et les femmes des actrices. C'est-à-dire que les femmes articulent et les hommes chantent. Par ailleurs, je suis sidérée par ce talent qu'elle a de faire au théâtre du montage parallèle comme au cinéma.

Vendredi 28

Découvert ce matin que j'habite Paris et qu'il faut du temps pour aller d'un endroit à un autre. Boulevards extérieurs, bois de Vincennes, théâtre : environ une demi-heure. Peut-être serai-je moins souvent en retard maintenant que j'ai compris ça... Filage, cette fois-ci c'est moi qui joue. Le spectacle durait 3 heures 30 l'an dernier au terme de la première période de répétition, il fait maintenant 1 heure 50. Complètement désarçonnée par ce resserrement, impression de n'avoir aucun espace pour jouer. Très désagréable. Journée de merde.

Lundi 1er décembre

Filage catastrophique pour tout le monde, spectacle complètement dérythmé. Seule demeure la musique. Un thème de John Lewis, Django, que chante Beñat, des berceuses catalane et basque, une improvisation ahurissante, acmé du spectacle. En l'écoutant, je pense à l'opéra, aux pleurs des enfants, à Kurt Weill. Plus tard je demande à Beñat à quoi il pense, lui, il me dit: "A l'opéra, à Kurt Weill, à voix d'homme-voix de femme, et aux différents âges de la vie." Stupéfaite... Il y a vraiment des gens qui savent ce qu'ils font... "A Nathalie aussi, à cette figure de femme qui s'avance vers moi dans le noir" , ajoute-t-il. Nathalie Nerval, sublime, Prouhèze pour Jean-Louis Barrault, et pour Julie (Vania + Cadavre) toutes les mères, notamment cette Anna Karenina dans le Cadavre qui s'offusque de l'amour de son fils pour une femme divorcée.

Mardi 2

Très beau filage. Tout est aérien, déroutant, fluide. Tout le monde très heureux.

Mercredi 3

On entre dans cette période que je déteste, juste avant la première. Aucune excitation, juste la fatigue, humiliante. Et puis cette sensation que, pendant quelques jours, jusqu'à la deuxième ou troisième représentation, le vrai travail profond, celui que j'aime, va être suspendu. Je demande à Valérie, dans la loge, si elle est d'accord avec moi qui pense qu'on ne travaille, on n'invente, que dans un cadre habituel, qu'il n'y a rien de mieux pour travailler que l'habitude. C'est pourquoi ce moment où le public arrive et où l'on n'a pas encore l'habitude qu'il assiste au travail m'est si pénible. Notes de Julie après la répétition... "Ne baisse pas la voix. C'est vrai que c'est une phrase très intime, mais fais en profiter chaque spectateur individuellement, que chacun l'entende comme si ça lui était adressé à lui... C'est ça que j'aime moi au théâtre, qui peut me prendre tout à coup et ne plus me lâcher, quand j'entends une phrase qui me paraît adressée à moi toute seule..." Dans une précédente scène, Macha dit à Fédia : "Tu m'aimes ? Moi, toute seule ? Maintenant lis-moi ce que tu as écrit."

Vendredi 5 et samedi 6

Première. J'ai dit à mon amoureux de venir plutôt le lendemain. J'ai bien fait, la première était très belle, très pure, sans concessions, mais la seconde enchantée...

(1) "En public, un visage privé/ paraît plus sage et plus aimable / qu'un visage public en privé."
(2) Anatoli Vassiliev, metteur en scène russe (Médée-Matériau, Bal masqué, Amphitryon...)

 

FINACIAL TIMES
16 décembre 2003

Le cadavre vivant
Théâtre de l'Aquarium, Paris

An audience engulfed in massive euphorie song reminiscent of Kurt Weill, a heady atmosphere as gypsy buttocks undulate to extraordinary Basque music. There's a palpable release through the senses in this production of Tolstoy's strange late work, written in 1900 after he saw - and loathed - Chekhov's Uncle Vanya for its lack of "ideas".

One century on, in a nice twist, the two plays are being staged alternately by Julie Brochen, one of France's most promising young directors. Brochen and her cast have spent a year exploring artistic links between the two plays. Whilst her well-received Vanya bas superb atmospheric intensity and sense of place, Cadavre's more melodramatic quality gives Brochen full rein for musical extravagance and cinematographic contrasts.

The play juxtaposes the disillusioned and debauched Fedia, who can't meet expectations as a husband and father in a society based on lies and hypocrisy, and Karenin, the overly-pure and dogged admirer of Fedia's wife Lisa. Tolstoy's "idea" for those who want one - is how to know you're alive in a world already dead. The living corpse of the title is not so much Fedia, whose suicide attempt to free Lisa backfires, as the members of this nihilistic society preoccupied with appearances.

Brochen's stage is a corridor between banked spectators, a shrunken universe around the dining-room table of family confrontation that erupts with colour and noise as Fedia joins the gypsies. Her only props are bat stands, dozens of them, swaddled in great Russian cloaks which. define areas of intimacy, charge like jousting horses and patrol the courtrooin corridors in which society pronounces judgment in Chinese whispers. Scenes are fused and overlaid with great fluidity, although by the end there's some loss of pace and clarity.

The magnificent voice and vitality of Befiat Achiary (Fedia) offset well the sublime Valérie Dréville's disembodied smile, stubbornness and wifely incomprehension. Nathalie Nerval squeezes every drop of maternal tyranny, petulance and snobbery out of the two mother roles. Less successful is the relationship between Fedia and his elusive gypsy muse, Macha, the whippet-thin Jeanne Balibar, who brings sinuous grace but no sense of magnetism.

Clare Shine

 

LIBÉRATION
Lundi 15 décembre 2003

Théâtre. Julie Brochen adapte avec luminosité ce texte de Tolstoï oublié en France, où un homme survit après avoir organisé sa propre disparition.
"Le cadavre vivant" revit.

C'est Pétouchkov, le peintre, qui le dit : pour obtenir un beau rouge vif, il faut mettre du vert autour. Fedia, l'écrivain, vient de parler de "contraste" à propos du pur amour de Macha, la belle Tsigane, pour lui le dépravé. Nous sommes au cinquième acte, ils sont saouls, attablés "dans la salle crasseuse d'une taverne", précise Tolstoï. C'est là que Fedia va lâcher son secret : comment, après avoir abandonné sa femme, il l'a poussée dans les bras de son meilleur ami, puis a disparu après avoir simulé son suicide dans la rivière. Depuis, Fedia est un "cadavre vivant". Officiellement mort, sa veuve remariée avec l'ami, il a changé de ville et d'identité. Et, n'ayant ni la vocation de "servir l’Etat, gagner de l'argent et accroître cette saleté dans laquelle nous vivons", ni d'être un héros, il ne lui reste que "le troisième choix: oublier boire, s'amuser, chanter". Fedia le faible a tout raté vie, mariage, amour, suicide , tout en restant parfaitement intègre.

Tolstoï a écrit le Cadavre vivant après avoir vu et détesté Oncle Vania de Tchekhov, en janvier 1900. Restée inédite, sa pièce fut mise en scène en septembre 1911, un an après sa mort, quasi simultanément par Stanislavski et Meyerhold. Le traducteur André Markowicz précise dans sa notice (1) que l'œuvre fut très vite "jouée à travers toute la Russie, puis le monde entier". Ce qui n'empêche que le Cadavre vivant était, en France du moins, bien oublié avant que Julie Brochen ne l'exhume. La directrice du Théâtre de l’Aquarium a imaginé de rapprocher en diptyque les pièces de Tchekhov et Tolstoï. Après Oncle Vania au printemps, voici donc le Cadavre vivant qu'elle considère comme l'essence de son projet, fascinée par un texte qui "pose la question du "Comment mourir dans un monde déjà mort ?"".

Rêveurs et veilleurs. Comme le peintre Pétouchkov, Julie Brochen sait l'importance du vert lorsque l'on veut faire ressortir le rouge. Elle a le don du contraste, une capacité à dire l'essentiel en insistant sur l'accessoire, à faire ricocher le sens. A tout moment, les personnages se trahissent; un geste vient contredire un mot et leur inconscient semble peser plus lourd que leur volonté. L'attention qu'on leur porte est d'autant plus grande qu'on les sent fragilisés, tels des rêveurs éveillés, somnambules ou morts vivants. Ce sentiment est renforcé par le dispositif bifrontal : deux gradins qui se font face, la scène et les acteurs au milieu. Et il est rare de ressentir aussi fort dans une salle de théâtre que les spectateurs sont aussi des veilleurs, des chargés d'âmes.

Cela n'a rien d'une cérémonie funèbre pour autant, les fantômes ne mendient pas la compassion et Julie Brochen n'a pas le goût du mélodrame. Ainsi, à l'acte V, quand Lisa (Valérie Dréville), épouse de Fedia, et Karénine (Yves-Noël Genod), l'ami devenu le second mari, reçoivent la lettre qui annonce la catastrophe... Un indicateur de police a entendu la confession de Fedia dans la taverne, Lisa est convoquée chez le juge, elle risque la prison et la déportation pour bigamie. "Elle sanglote", dit Tolstoï. Sur le visage de Valérie Dréville, nulle crispation, aucun nuage pour ternir la lumière, pas de tremblement dans la voix. Mais le sourire de Dréville, renforcé par celui de son partenaire, constatant d'une voix égale : "C'est affreux", vaut tous les sanglots.

A cette sérénité dans le jeu correspond la fluidité de l'espace et du temps. Les scènes s'enchaînent sans à-coup, soit que l'une commence alors que l'autre n'est pas encore terminée, soit que les personnages, au lieu de sortir, restent pour entendre, soit encore que les mêmes accessoires servent pour figurer différents lieux.

Avec orchestre. Là aussi, Brochen a l'art d'aller à l'essentiel, en considérant que la seule vraisemblance qui importe est la vérité du jeu, qu'un regard et quelques mots suffisent à établir une situation. Cela donne aux acteurs une légèreté, qu’îllustrent particulièrement bien Nathalie Nerval (la mère de Lisa) ou Jeanne Balibar (Macha, la jeune Tsigane qui aime Fedia). Ce qui renforce un autre contraste. "Boire, s'amuser, chanter", dit Fedia. Dans ce programme, le troisième point est pour Julie Brochen essentiel. Beñat Achiary, qui interprète Fedia, est aussi chanteur. Et sur le plateau un orchestre accompagne la soirée. Cette musique omniprésente, façon âme russe éternelle, apparaît, en regard du reste, assez pesante : la seule note illustrative d'un spectacle par ailleurs lumineux.

René Sous

(1) Le Cadavre vivant, Ed. José Corti, 222 pp., 19,06 euros.

 

LE NOUVEL OBSERVATEUR
18 / 24 décembre 2003

Le cadavre vivant de Léon Tolstoï

Quand l'auteur de "Guerre et paix" assista à la création d'"Oncle Vania" de Tchekhov, il détesta la pièce et écrivit, en réponse, "le Cadavre vivant", un drame créé en 1911 par Stanislavski, puis Meyerhold. Depuis neuf ans, Julie Brochen porte en elle le désir de monter ce "Cadavre vivant" en diptyque avec "Oncle Vania". Elle concrétise enfin ce rêve, avec une libre maestria, des corps lancés, ployés, des chants ; avec la ferveur des acteurs de "Vania" (Jeanne Balibar, Nathalie Nerval, François Loriquet) rejoints par Valérie Dréville, Benat Achiary. Qu'est-ce qu'aimer, qu'est-ce qu'être un homme pur, un révolté ? Toutes ces questions hantent cette pièce étrangement bâtie en cercles concentriques autour de Fedia, homme bon et faible, qui ne s'aime pas. Incapable de faire le bonheur de sa femme, il part chez les Tsiganes, se noie dans l'alcool et la musique. Puis se fait passer pour mort afin que sa veuve puisse épouser son ami d'enfance. Convoqué devant le tribunal, jugé pour "non suicide", et sa femme pour bigamie, il se tire une balle dans la tête. Julie Brochen signe un spectacle farouche, au sens non moins rebelle que cette pièce qu'elle révèle en France.

Odile Quirot

 

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