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du 9 mars au 11 avril 2004
L'OMBRE DE MART

Revue de presse

LIBÉRATION
Lundi 29 mars 2004

A la Cartoucherie, une pièce acérée et impeccablement jouée.
Dagerman, une "Ombre" en lumière

La mère est assise de trois quarts face. Elle règne. Sur un empire. Domestique. Deux fils : l’un mort, Mart, l'autre myope, Gabriel. Et une fiancée, celle du disparu. Que le fils vivant aime éperdument, mais qui épousera Victor, héros de la Résistance, comme son pote Mart.
La mère idolâtre son fils mort et n’a de cesse de dénigrer celui qui reste, de l'humilier. "Oui, mère", répond le fils en allumant une nouvelle cigarette, façon de maintenir en lui le feu vif de la vie. Mart est allé affronter l'ennemi. Tué, il est devenu un héros (il n'y a de bon héros que mort). Gabriel est resté à sa fenêtre regarder passer l'ennemi – "Oui je suis un lâche" , se flagelle-t-il.
Solitude. C'est là le jeu des cartes de l’Ombre de Mart, que son auteur, Stig Dagerman, va battre. Le monde et son ordre semblent simples, ses valeurs, limpides. Le courage et la lâcheté changent de camp et l'homme, qu'il soit blessé, traqué, nié ou flatté, est toujours gros d’une solitude aux enfantements exaspérés ou désespérés.
Les lecteurs familiers du Suédois Dagerman (suicidé en 1954, à l’âge de 31 ans) reconnaîtront là le ton de ses nouvelles et romans incandescents, tel l’Enfant brûlé, qui pourrait servir de sous-titre à cette pièce dégraissée de tout pathos, de toute psychologie besogneuse.
Il y a d'abord l’écriture, à la fois sèche et fiévreuse, de l'auteur ; d'autant plus violente qu’elle est retenue, d’autant plus érotique qu’elle corsette le déferlement du désir, d'autant plus haletante qu'elle ne s'encombre pas d’inutiles adjectifs.
Une écriture dont le rythme acéré imprime tout jusqu'au mouvement des corps. "Tu as parlé de sacrifice, mère. Mais les mères ne sacrifient pas leurs enfants. Ce sont les enfants qui se sacrifient eux-mêmes. Les mères ne font que regarder. En pleurant. Si tu avais pu sacrifier quelqu'un, c’est moi que tu aurais sacrifié. Mais tu ne le pouvais pas, car je ne voulais pas être sacrifié. Je ne voulais pas mourir. J’étais trop lâche pour me sacrifier moi-même. Les mères ne peuvent pas sacrifier leurs enfants. Elles souhaitent seulement le pouvoir parfois", dit Gabriel, écrit Stig Dagerman.
La mise en scène de Jacques Osinski est en totale osmose avec cette écriture, elle en épouse les moindres méandres, en prolonge les mystères. Elle est, comme elle, tout intérieure, tendue à l'extrême. Comme si ses antécédents du côté de Knut Hansum (la Faim), Horvarth (la Foi, l'espérance et la charité) ou Shakespeare (Richard II) le préparaient à trouver ici la pièce intime d'un auteur frère.

Chaudron. L'Ombre de Mart été créée en septembre 1948, au Théâtre royal de Stockholm. Dagerman semble s'être inspiré de l'histoire d'une femme de lettres autrichienne, rencontrée à Paris lors de ses pérégrinations journalistiques. Ajoutons à cela que l'auteur fut abandonné par sa mère à sa naissance et qu'il deviendra très jeune anarcho-syndicaliste.
De ce chaudron est sorti Gabriel, extraordinaire personnage ambivalent (mais tous le sont), interprété avec un confondant doigté par Vincent Berger. Il faut citer le reste de l’impeccable distribution : Véronique Alain (la mère), Grétel Delattre (la fiancée), David Migeot (Victor).
A la fin, la mère est toujours assise, mais de dos. Elle ne règne plus. A quatre pattes, Gabriel cherche ses lunettes. Alors on se souvient de cette phrase qui sert de prologue au spectacle et qui tient lieu de titre à un bref texte de Dagerman qui a fait le tour du monde: "Notre besoin de consolation est impossible à rassasier."

Jean-Pierre Thibaudat

 

LA CROIX
Samedi 27 et dimanche 28 mars 2004

L’ombre de Mart

Il était un jeune homme qui n'était ni fort ni beau. Écrasé par le fantôme de son frère, résistant mort, dit-on, en héros, il subissait les sarcasmes de sa mère qui n'acceptait pas qu'il fût vivant quand son autre fils n'était plus. Alors, un jour, excédé par trop d'humiliation, il décida de se débarrasser de cette dernière. Mais peut-on jamais rompre le lien qui vous unit à qui vous a donné le jour ? S'emparant de ce texte fort du Suédois Stig Dagerman, Jacques Osinski signe un spectacle à la rigueur implacable. Dans un décor aux panneaux qui redessinent en permanence l'espace, il conduit au plus noir de la difficulté d'exister dans un monde où la vertu n'est qu'apparence, la morale qu'hypocrisie. Ce pourrait être sinistre. C'est parfois drôle. Bouleversant et grave le plus souvent. Laissant les acteurs prendre le temps des silences où se fait entendre ce qui n'ose s'avouer, au fil de déplacements d'une précision géométrique, Osinski les aide à aller jusqu'au bout de leurs personnages, dans la simplicité d'une évidence qui confond.

Didier Méreuze

 

LE FIGARO
Samedi 20 et dimanche 21 mars 2004

Un mal-aimé

Il est très souvent question des blessures irréparables de l'enfance chez le grand écrivain suédois Stig Dagerman qui, en 1948, publiait un roman intitulé L’Enfant brûlé, titre emblématique de ce "vaincu de la vie" à laquelle il mit fin en 1954. Il avait 31 ans et laissait une œuvre abondante, des romans et des pièces d'un éclat sombre, d’un désespoir, parfois plein d'humour qui font songer à Kafka ou à Kierkegaard, autre Scandinave explorateur de l'angoisse.

L'Ombre de Mart parle d'un brûlé de l'enfance, Gabriel, fils d'une mère qui méprise et humilie sans cesse ce jeune homme au nom d'archange, tout maladroit, craintif et tremblant de désir d'amour et cruellement délaissé, lui le mal-aimé dont le frère est mort en héros à la guerre, lui, le toujours vivant à qui l'on reproche son existence même. Personnage extraordinairement douloureux et pathétique avec sa fragilité de papillon qui, épuisé par la peur et la souffrance, interroge : "Mère, faut-il que tous les hommes soient des héros ?"

C'est un jeune comédien, Vincent Berger, qui joue Gabriel. Il est d'une justesse impressionnante. Les autres comédiens servent aussi avec intensité le récit bouleversant de Dagerman qui est une méditation sur le courage, la faiblesse, la culpabilité et la mort. il n'y a pas beaucoup de place ici pour l'espérance. Véronique Alain fait d’Angélica une terrible Folcoche métaphysique, Grétel Delattre, fiancée du héros disparu, est parfaite et David Migeot est très convaincant dans la peau de Victor, le héros arrogant pour qui tout est facile. Le jeune metteur en scène Jacques Osinski s'est contenté d'une mise en scène efficace, lisible, sans effets ni pathos. C'est le meilleur choix.

Stig Dagerman a été abandonné : par sa mère, à la naissance. Et cette pièce repose sur un fait réel qui met en scène une femme hantée par le souvenir de son fils mort à la guerre, fantôme dévastateur. Mais la pièce ne se réduit pas à ces accidents biographiques. Ou du moins elle les dépasse pour atteindre à ce qu’il y a de plus précieux et de plus rare pour un dramaturge : l'universel.

Hervé de Saint Hilaire

 

LE MONDE - SUPPLÉMENT ADEN
du 17 au 23 mars 2003

L’Ombre de Mart. Une pièce de Stig Dagerman, mise en scène par Jacques Osinski. Superbe !

Mal à l’aise, Gabriel tient à bout de bras le portrait peint de son frère mort. Il erre d'un côté à l'autre de la grande pièce. Sans trouver où accrocher cette toile. Il sait surtout que son choix sera systématiquement contredit par sa marâtre. Elle n'attend que cela pour l'humilier. Car la mère lui préfère son frère, Mart, lequel est mort en se battant pour la résistance contre les Allemands. Ce tableau représentant le frère disparu va poursuivre Gabriel tout au long de cette pièce terrible. C'est comme une malédiction qui fausserait toute perspective et empêcherait de voir la vie d'un œil serein. D'ailleurs Gabriel est myope et porte des lunettes. Simple, efficace, cette mise en scène trouve le ton juste. La violence de la mère (interprétée par Véronique Alain) est à la fois cinglante et insidieuse. Tandis que Vincent Berger campe un Gabriel opiniâtre dans sa tentative d'échapper au destin qui le poursuit. C'est la comédienne Grétel Delattre dans le rôle de Thérèse - l'ex-fiancée de Mart - qui concentre tous les désirs du jeune homme. Mais le piège se referme sur lui avec l'ultime atout assené par la mère sous la forme de Victor, héros de la Résistance (qu'interprète David Migeot), qui rafle la belle. Un spectacle délicat, sombre et puissant.

 

LA TERRASSE
Mars 2004

L’Ombre de Mart
Comment survivre au désamour ?

"Connaissance, conscience et raison voilà les trois composantes idéales sur lesquelles peut s'édifier la vie moderne", une formule de l'écrivain maudit suédois Stig Dagerman. Un maître en écriture tellement sensible à l'angoisse existentielle moderne qui l'assaille à l'intérieur d'un monde sans repère qu'il met fin à ses jours en 1952. L'Ombre de Mart (1947) est une pièce d'obédience intimiste. Gabriel souffre depuis toujours de l'ombre écrasante que son frère Mart lui fait subir dans le miroir du regard exclusif porté par sa mère. Quand bien même Mart n'est plus et d'autant qu'il est mort engagé dans la guerre, figure héroïque malgré lui. Gabriel a mauvaise vue, il est resté cinq ans à sa fenêtre à suivre de ses yeux baissés les défilés militaires, sans jamais les rejoindre même si aujourd'hui on marche en l'honneur des résistants. Tel est le jugement sentencieux de la mère rigide et autoritaire, coupable d'infanticide moral auprès du cadet. Enfant non avenu symboliquement, enfant non désiré, enfant perdu en ce monde : décalé, séparé du cœur maternel, exclu. Gabriel a eu le malheur de naître alors qu'un frère aîné plus séduisant accaparait déjà toute l'attention de sa génitrice, une malversation de l'affection absolue pour l'enfant qui a beau aimer sans jamais être aimé. Comment survivre dans le rejet et le sentiment coupable d'être là ? À l'intérieur d'une conscience de la peur et dans l'effroi, hors de toute maîtrise de soi raisonnée. Ils sont quatre vivants, interprétés par d'excellents acteurs, Véronique Alain, Vincent Berger, Grétel Delattre et David Migeot dans la mise en scène glacée et distanciée - à l'image du comportement maternel -, une vision poétiquement abstraite de Jacques Osinski qui déplace les espaces clos selon le principe du paravent.

"Être fort et beau, c’est mieux que d'être un ange"

Un échiquier dont les figures pèsent de leur poids de souffrance. Madame Angelica et son fils Gabriel, Thérèse l'amie du défunt, et Victor le frère de combat de Mart, qui se substitue naturellement au fils préféré. Le spectateur accompagne Gabriel dans son cheminement fatal, saisi dans les rets relationnels d'un filet sentimental moribond, déjà troué. Gabriel sans chair et sans charme aime désespérément Thérèse qui se tourne vers Victor. " Être fort et beau, c'est mieux que d'être un ange ". Conscience douloureuse de la victime, dont le bourreau est le monde entier, à commencer par celle qui veut bien accorder ou pas l'existence. Que faire ? Agir contre la faiblesse de l'inaction ou du retrait, se faire le plus raté possible, être mal aimé. Mais en échange de la haine assouvie, demeure une solitude vertigineuse. Une misère plus grande encore que de laisser la vie à celle qui tue...

Véronique Hotte

 

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