| Revue
de presse
LIBÉRATION
Lundi 29 mars 2004
A
la Cartoucherie, une pièce acérée et impeccablement
jouée.
Dagerman, une "Ombre" en lumière
La
mère est assise de trois quarts face. Elle règne.
Sur un empire. Domestique. Deux fils : lun mort, Mart,
l'autre myope, Gabriel. Et une fiancée, celle du disparu.
Que le fils vivant aime éperdument, mais qui épousera
Victor, héros de la Résistance, comme son pote
Mart.
La mère idolâtre son fils mort et na de cesse
de dénigrer celui qui reste, de l'humilier. "Oui,
mère", répond le fils en allumant une
nouvelle cigarette, façon de maintenir en lui le feu
vif de la vie. Mart est allé affronter l'ennemi. Tué,
il est devenu un héros (il n'y a de bon héros
que mort). Gabriel est resté à sa fenêtre
regarder passer l'ennemi "Oui je suis un lâche"
, se flagelle-t-il.
Solitude. C'est là le jeu des cartes de lOmbre
de Mart, que son auteur, Stig Dagerman, va battre. Le monde
et son ordre semblent simples, ses valeurs, limpides. Le courage
et la lâcheté changent de camp et l'homme, qu'il
soit blessé, traqué, nié ou flatté,
est toujours gros dune solitude aux enfantements exaspérés
ou désespérés.
Les lecteurs familiers du Suédois Dagerman (suicidé
en 1954, à lâge de 31 ans) reconnaîtront
là le ton de ses nouvelles et romans incandescents, tel
lEnfant brûlé, qui pourrait servir de sous-titre
à cette pièce dégraissée de tout
pathos, de toute psychologie besogneuse.
Il y a d'abord lécriture, à la fois sèche
et fiévreuse, de l'auteur ; d'autant plus violente quelle
est retenue, dautant plus érotique quelle
corsette le déferlement du désir, d'autant plus
haletante qu'elle ne s'encombre pas dinutiles adjectifs.
Une écriture dont le rythme acéré imprime
tout jusqu'au mouvement des corps. "Tu as parlé
de sacrifice, mère. Mais les mères ne sacrifient
pas leurs enfants. Ce sont les enfants qui se sacrifient eux-mêmes.
Les mères ne font que regarder. En pleurant. Si tu avais
pu sacrifier quelqu'un, cest moi que tu aurais sacrifié.
Mais tu ne le pouvais pas, car je ne voulais pas être
sacrifié. Je ne voulais pas mourir. Jétais
trop lâche pour me sacrifier moi-même. Les mères
ne peuvent pas sacrifier leurs enfants. Elles souhaitent seulement
le pouvoir parfois", dit Gabriel, écrit Stig
Dagerman.
La mise en scène de Jacques Osinski est en totale osmose
avec cette écriture, elle en épouse les moindres
méandres, en prolonge les mystères. Elle est,
comme elle, tout intérieure, tendue à l'extrême.
Comme si ses antécédents du côté
de Knut Hansum (la Faim), Horvarth (la Foi, l'espérance
et la charité) ou Shakespeare (Richard II) le préparaient
à trouver ici la pièce intime d'un auteur frère.
Chaudron.
L'Ombre de Mart été créée
en septembre 1948, au Théâtre royal de Stockholm.
Dagerman semble s'être inspiré de l'histoire d'une
femme de lettres autrichienne, rencontrée à Paris
lors de ses pérégrinations journalistiques. Ajoutons
à cela que l'auteur fut abandonné par sa mère
à sa naissance et qu'il deviendra très jeune anarcho-syndicaliste.
De ce chaudron est sorti Gabriel, extraordinaire personnage
ambivalent (mais tous le sont), interprété avec
un confondant doigté par Vincent Berger. Il faut citer
le reste de limpeccable distribution : Véronique
Alain (la mère), Grétel Delattre (la fiancée),
David Migeot (Victor).
A la fin, la mère est toujours assise, mais de dos. Elle
ne règne plus. A quatre pattes, Gabriel cherche ses lunettes.
Alors on se souvient de cette phrase qui sert de prologue au
spectacle et qui tient lieu de titre à un bref texte
de Dagerman qui a fait le tour du monde: "Notre besoin
de consolation est impossible à rassasier."
Jean-Pierre
Thibaudat
LA
CROIX
Samedi 27 et dimanche 28 mars 2004
Lombre
de Mart
Il
était un jeune homme qui n'était ni fort ni beau.
Écrasé par le fantôme de son frère,
résistant mort, dit-on, en héros, il subissait
les sarcasmes de sa mère qui n'acceptait pas qu'il fût
vivant quand son autre fils n'était plus. Alors, un jour,
excédé par trop d'humiliation, il décida
de se débarrasser de cette dernière. Mais peut-on
jamais rompre le lien qui vous unit à qui vous a donné
le jour ? S'emparant de ce texte fort du Suédois Stig
Dagerman, Jacques Osinski signe un spectacle à la rigueur
implacable. Dans un décor aux panneaux qui redessinent
en permanence l'espace, il conduit au plus noir de la difficulté
d'exister dans un monde où la vertu n'est qu'apparence,
la morale qu'hypocrisie. Ce pourrait être sinistre. C'est
parfois drôle. Bouleversant et grave le plus souvent.
Laissant les acteurs prendre le temps des silences où
se fait entendre ce qui n'ose s'avouer, au fil de déplacements
d'une précision géométrique, Osinski les
aide à aller jusqu'au bout de leurs personnages, dans
la simplicité d'une évidence qui confond.
Didier
Méreuze
LE
FIGARO
Samedi 20 et dimanche 21 mars 2004
Un
mal-aimé
Il
est très souvent question des blessures irréparables
de l'enfance chez le grand écrivain suédois Stig
Dagerman qui, en 1948, publiait un roman intitulé LEnfant
brûlé, titre emblématique de ce "vaincu
de la vie" à laquelle il mit fin en 1954. Il avait
31 ans et laissait une uvre abondante, des romans et des
pièces d'un éclat sombre, dun désespoir,
parfois plein d'humour qui font songer à Kafka ou à
Kierkegaard, autre Scandinave explorateur de l'angoisse.
L'Ombre
de Mart parle d'un brûlé de l'enfance, Gabriel,
fils d'une mère qui méprise et humilie sans cesse
ce jeune homme au nom d'archange, tout maladroit, craintif et
tremblant de désir d'amour et cruellement délaissé,
lui le mal-aimé dont le frère est mort en héros
à la guerre, lui, le toujours vivant à qui l'on
reproche son existence même. Personnage extraordinairement
douloureux et pathétique avec sa fragilité de
papillon qui, épuisé par la peur et la souffrance,
interroge : "Mère, faut-il que tous les hommes soient
des héros ?"
C'est
un jeune comédien, Vincent Berger, qui joue Gabriel.
Il est d'une justesse impressionnante. Les autres comédiens
servent aussi avec intensité le récit bouleversant
de Dagerman qui est une méditation sur le courage, la
faiblesse, la culpabilité et la mort. il n'y a pas beaucoup
de place ici pour l'espérance. Véronique Alain
fait dAngélica une terrible Folcoche métaphysique,
Grétel Delattre, fiancée du héros disparu,
est parfaite et David Migeot est très convaincant dans
la peau de Victor, le héros arrogant pour qui tout est
facile. Le jeune metteur en scène Jacques Osinski s'est
contenté d'une mise en scène efficace, lisible,
sans effets ni pathos. C'est le meilleur choix.
Stig
Dagerman a été abandonné : par sa mère,
à la naissance. Et cette pièce repose sur un fait
réel qui met en scène une femme hantée
par le souvenir de son fils mort à la guerre, fantôme
dévastateur. Mais la pièce ne se réduit
pas à ces accidents biographiques. Ou du moins elle les
dépasse pour atteindre à ce quil y a de
plus précieux et de plus rare pour un dramaturge : l'universel.
Hervé
de Saint Hilaire
LE
MONDE -
SUPPLÉMENT ADEN
du 17 au 23 mars 2003
LOmbre
de Mart. Une pièce de Stig Dagerman, mise en scène
par Jacques Osinski. Superbe !
Mal
à laise, Gabriel tient à bout de bras le
portrait peint de son frère mort. Il erre d'un côté
à l'autre de la grande pièce. Sans trouver où
accrocher cette toile. Il sait surtout que son choix sera systématiquement
contredit par sa marâtre. Elle n'attend que cela pour
l'humilier. Car la mère lui préfère son
frère, Mart, lequel est mort en se battant pour la résistance
contre les Allemands. Ce tableau représentant le frère
disparu va poursuivre Gabriel tout au long de cette pièce
terrible. C'est comme une malédiction qui fausserait
toute perspective et empêcherait de voir la vie d'un il
serein. D'ailleurs Gabriel est myope et porte des lunettes.
Simple, efficace, cette mise en scène trouve le ton juste.
La violence de la mère (interprétée par
Véronique Alain) est à la fois cinglante et insidieuse.
Tandis que Vincent Berger campe un Gabriel opiniâtre dans
sa tentative d'échapper au destin qui le poursuit. C'est
la comédienne Grétel Delattre dans le rôle
de Thérèse - l'ex-fiancée de Mart - qui
concentre tous les désirs du jeune homme. Mais le piège
se referme sur lui avec l'ultime atout assené par la
mère sous la forme de Victor, héros de la Résistance
(qu'interprète David Migeot), qui rafle la belle. Un
spectacle délicat, sombre et puissant.
LA
TERRASSE
Mars 2004
LOmbre
de Mart
Comment survivre au désamour ?
"Connaissance,
conscience et raison voilà les trois composantes idéales
sur lesquelles peut s'édifier la vie moderne",
une formule de l'écrivain maudit suédois Stig
Dagerman. Un maître en écriture tellement sensible
à l'angoisse existentielle moderne qui l'assaille à
l'intérieur d'un monde sans repère qu'il met fin
à ses jours en 1952. L'Ombre de Mart (1947) est une pièce
d'obédience intimiste. Gabriel souffre depuis toujours
de l'ombre écrasante que son frère Mart lui fait
subir dans le miroir du regard exclusif porté par sa
mère. Quand bien même Mart n'est plus et d'autant
qu'il est mort engagé dans la guerre, figure héroïque
malgré lui. Gabriel a mauvaise vue, il est resté
cinq ans à sa fenêtre à suivre de ses yeux
baissés les défilés militaires, sans jamais
les rejoindre même si aujourd'hui on marche en l'honneur
des résistants. Tel est le jugement sentencieux de la
mère rigide et autoritaire, coupable d'infanticide moral
auprès du cadet. Enfant non avenu symboliquement, enfant
non désiré, enfant perdu en ce monde : décalé,
séparé du cur maternel, exclu. Gabriel a
eu le malheur de naître alors qu'un frère aîné
plus séduisant accaparait déjà toute l'attention
de sa génitrice, une malversation de l'affection absolue
pour l'enfant qui a beau aimer sans jamais être aimé.
Comment survivre dans le rejet et le sentiment coupable d'être
là ? À l'intérieur d'une conscience de
la peur et dans l'effroi, hors de toute maîtrise de soi
raisonnée. Ils sont quatre vivants, interprétés
par d'excellents acteurs, Véronique Alain, Vincent Berger,
Grétel Delattre et David Migeot dans la mise en scène
glacée et distanciée - à l'image du comportement
maternel -, une vision poétiquement abstraite de Jacques
Osinski qui déplace les espaces clos selon le principe
du paravent.
"Être
fort et beau, cest mieux que d'être un ange"
Un
échiquier dont les figures pèsent de leur poids
de souffrance. Madame Angelica et son fils Gabriel, Thérèse
l'amie du défunt, et Victor le frère de combat
de Mart, qui se substitue naturellement au fils préféré.
Le spectateur accompagne Gabriel dans son cheminement fatal,
saisi dans les rets relationnels d'un filet sentimental moribond,
déjà troué. Gabriel sans chair et sans
charme aime désespérément Thérèse
qui se tourne vers Victor. " Être fort et beau, c'est
mieux que d'être un ange ". Conscience douloureuse
de la victime, dont le bourreau est le monde entier, à
commencer par celle qui veut bien accorder ou pas l'existence.
Que faire ? Agir contre la faiblesse de l'inaction ou du retrait,
se faire le plus raté possible, être mal aimé.
Mais en échange de la haine assouvie, demeure une solitude
vertigineuse. Une misère plus grande encore que de laisser
la vie à celle qui tue...
Véronique
Hotte |