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Hanjo
Un
pas vers Racine
«
Je réfléchis » se dit en japonais : je ne
cesse de secouer mon propre coeur. Je ne connais pas de meilleure
définition de la pensée selon Wittgenstein. Et
peut-être est-ce même cela être un homme :
ne pas cesser de secouer son propre coeur, quoi quil puisse
nous en coûter.*
Hanjo est un de ces textes quon découvre
presque par hasard et qui deviennent avec le temps une certitude
obsédante et nécessaire.
Un texte par lequel je dois passer pour trouver dautres
chemins
Celui que je cherche vers Racine ? « Pour
jamais, ah Seigneur, songez-vous en vous-même combien
ce mot cruel est affreux quand on aime ? »
Hanjo lu par moi comme une histoire damour ?
absolument. Mais un amour ou une volonté daimer
qui se déploie dans leffroi du vide, du manque
et de labsence.
Comment sabsenter de soi-même sans mourir ? Comment
se séparer de soi, dune part vivante de soi ? Comment
partir ?
Lespace dHanjo est une gare que jimagine
vaste et peuplée, comme la gare de Tokyo où trône
la statue du chien Hachiko, à lendroit où,
allongé, il a attendu son maître sans bouger jusquà
la mort. Lespace dHanjo est un atelier
de peinture, plus familier, proche, intime. Un espace fermé,
privé, contenu et préservé dans un espace
public ouvert, offert celui de la gare. Lespace de ma
vie contenue dans celui du Théâtre. Penthésilée
fut pour moi un premier face à face, je me souviens de
la difficulté, du péril et de la solitude de ce
travail sur Kleist .
Hanjo me rappelle Penthésilée,
dans la secousse initiale et dans la peur au ventre. Cest
violent, incroyablement. Cest noir et blanc et le papier
journal envahit progressivement le quai de la gare, lespace
du jeu tout entier. Lacte de dévorer, ou la dévoration
nest plus carnassière et anthropophage elle est
poétique et théâtrale dans notre découverte
du premier texte original de Zeami puis de celui de Mishima
dans la très belle traduction de Yourcenar. En nous livrant
corps et âme à cette matière nouvelle et
au delà de toutes les résistances, javais
la sensation en commençant ce travail, davoir à
trouver la proximité dans léloignement.
Le Nô est une mise à distance et une perte de repère
pour les occidentaux que nous sommes mais il est relié
à nous. Nous avons dans le travail retrouvé sans
le chercher la notion du monde flottant, du sol qui se dérobe
sous les pas, du kyôgen, le rôle de celui qui regarde,
qui écoute et qui traduit ; tout me semble proche et
lointain, étranger et familier, comme toute expérience
intime qui vous déplace toute, et qui vous donne envie
de vous replonger dans Racine.
« Le jour nest pas plus pur que le fond de mon
coeur » Penser que la vie est belle, que «
le monde est beau » comme dirait Jack Ralite
est une folie. Le penser, le crier, aimer la douleur de cette
parole parce quelle réveille, quelle gifle
et fait circuler le sang. Aimer, vivre même, est une folie.
Je crois que jaime la vie follement « quoi quil
puisse men coûter ».
Julie Brochen
* Lenquête de Wittgenstein de Roland Jaccard
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