Lettres à Jacques Copeau
6
décembre 1913
"Dites-moi votre idée générale sur la manière
de jouer la pièce. Pour moi, voici bien des années que
je ne l'ai lue. Pourtant mon opinion est celle-ci. Il y a deux choses
possibles: ou la jouer délicat, gris, harmonieux en musique
de chambre, ou violemment coloré, excessif, et presque caricatural
comme un tableau de Van Dongen. C'est plutôt de cette dernière
façon que je la verrais. Je voudrais que Marthe seule eût
l'air d'une femme vraie entre trois marionnettes sinistres aux gestes
raides et aux visages impassibles (il faudrait presque des masques).
Donc coloris sombre et intense. La mer, du bleu indigo terminé
par une ondulation sur la toile de fond, le plancher couvert d'une
toile brun tabac. Louis Laine avec une chemise écarlate. Nageoire,
costume d'été avec cravate et ceinture verte. Lechy,
blouse groseille, cravate bleue, et couverte de diamants. Marthe peut-être
avec un châle noir. Nageoire, gros, blafard, chauve, avec de
longs cheveux noirs par derrière, l'air d'un prédicateur
ou du secrétaire d'État Bryan. Lechy avec un énorme
chapeau canotier, les cheveux en rouleau sur le front, nez court et
grand menton; tous les trois avec de grandes bouches de travers.
Je vous donne en partie ces détails pour vous expliquer la
psychologie des personnages. Tout le drame est dans le contraste d'une
femme vivante avec ces trois pantins sinistres. À la fin, Thomas
Pollock en noir avec un formidable chapeau haut de forme. Au 3e acte:
Lechy avec un grand châle espagnol de soie blanche. J'espère
que l'actrice qui jouera le rôle aura du tempérament.
[...]
Il faut que Nageoire n'ôte jamais son chapeau et n'y touche
jamais."
8 décembre 1913
Si le rôle de Marthe est joué pleurard et gnangnan, comme
il y a tendance à jouer celui de Violaine, la pièce
n'a plus de sens. Marthe est une femme pratique et, sur la scène,
il faudra sans pitié élaguer le rôle d'une bonne
partie de la végétation poétique que je n'ai
pu m'empêcher d'y ajouter. Pour Lechy, il me faut une femme
ayant de la fantaisie, rara avis! Je la vois dans les actes l et II
en jupe de cheval fendue, bottes, cravache, dans l'acte III une robe
de bal rouge d'un extrême mauvais goût et châle
espagnol (Mme Berthelot en a un superbe). Elle tombe par terre à
plat ventre, le nez sur le tapis, une des mains retournée.
Ce pantin cassé fait pendant au cadavre de Laine. Thomas vient
pudiquement étendre sur elle son macfarlane. Dans l'acte III
le personnage principal est le chapeau haut de forme de Thomas qui
doit être de dimensions considérables et ne pas bouger
de sa tête. Cet homme en habit et en chapeau haut de forme tirant
violemment par les pieds le cadavre de Laine sera d'un certain effet.
Ajouter à l'acte II au costume de Louis un foulard autour du
cou.
Tout le drame est dans cette idée: l'idéalisme est représenté
par la seule Marthe qui est en même temps la seule femme vraiment
pratique. Tous les autres, qui sont des gens uniquement matériels,
sont en réalité la proie des rêves. Marthe a beau
secouer Laine, elle ne peut réveiller ce demi-sauvage. Au IIIème
acte deux des quilles sont par terre. Il ne reste plus debout que
Thomas et Marthe tend les mains à cet homme sincère
et triste, comme au pontife grotesque et noir sous sa tiare d'une
civilisation imbécile.
[...] Thomas et Lechy doivent parler du nez.
29 décembre 1913
Je vous retourne aujourd'hui les maquettes avec au dos les observations
qu'elles m'inspirent. D'une manière générale
elles me plaisent et sont bien conformes à ce que je désire.
Quant à la toile de fond il suffit d'une ligne indigo indiquant
la mer, témoin éternel du drame et personnage toujours
présent.
31 décembre 1913
L'idée du hamac est excellente, et tout à fait américaine:
je m'y rallie donc volontiers. Elle fournit même des jeux de
scène. Par ex. à un certain moment Marthe peut indiquer
le geste de le bercer? Avez-vous réfléchi au costume
de Marthe ? Pour moi, je le verrais décidément bleu,
avec, au premier acte, un voile roulé autour du visage pour
lui donner un air vaguement oriental. Je verrais Marthe dans la première
scène avec un ouvrage sur les genoux auquel elle travaille,
ce qui faciliterait les longs récitatifs. Prière à
Kalff de bien détacher le premier vers qui est très
important et où tient tout le drame.
La journée qu'on voit clair et qui demeure jusqu'à ce
qu'elle soit finie (un temps).
Pendant que Laine parle de l'araignée, elle pourrait faire
le geste d'enfiler son aiguille.
Pour Lechy, c'est une cabotine, il faut qu'elle essaye tout le temps
d'attirer l'attention sur elle-même quand ce n'est pas son tour
de parler. Il y a donc lieu, surtout dans le premier acte, d'imaginer
tous les jeux de scène possibles : par exemple sortir en esquissant
un cake-walke, fourrer sa tête entre Thomas et Marthe quand
elle rentre, imiter les gestes de Thomas pendant qu'il parle, se coucher
à demi dans le hamac, parler à mi-voix avec des gestes
comme quelqu'un qui répète un rôle, etc.
[
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Pour bien articuler mes vers prendre exemple sur celui que je viens
d'accentuer et trouver les temps forts. Bien articuler les consonnes.
Ce sont les consonnes et non pas les voyelles qui donnent l'énergie
et la netteté à la déclamation.
Paul Claudel,
"L'Échange au Vieux-Colombier", Mes idées
sur le théâtre,
Gallimard, NRF, 1966