Note
d'intention
La
seconde version de L'Échange développe une
vision plus sociale de la pièce. Dans la première, le
mode poétique domine. On se demande qui sont ces gens et pourquoi
ils parlent de cette manière. Ils parlent "Claudel"
comme une langue oubliée, qu'on retrouve et qu'on réinvente
en la redécouvrant. La proposition est donc de travailler cette
première version qui, je l'ai toujours pensé, est plus
fascinante, plus opaque, plus sombre et violente.
L'échange, c'est une question. Est-ce qu'il va avoir lieu,
qu'est-ce qui va s'échanger? Le problème de la deuxième
version, c'est qu'elle constitue plutôt une réponse,
alors que dans la première version, l'échange est vraiment
une question.
Les situations sont crues, extrêmes, et en même temps
il n'y a pas de place pour un travail psychologique de construction
des personnages. Ce sont des statues, des peintures. Ce qu'ils proposent
est hors de l'humain. Ils parlent certes de choses très humaines,
comme l'échange, tout ce qui s'échange. Mais c'est construit
de manière peu commune: chacun dit quelque chose, et le dit
complètement; puis un autre personnage parle, et "c'est
ainsi que nous quatre nous échangeons nos paroles".
Mais on pense à des textes ancestraux. On se trouve renvoyé
à l'origine du monde, tout en prêtant l'oreille à
une modernité du moment présent ou de l'avenir.
Car quest-ce que c'est que ce XXème siècle vers
lequel la pièce s'ouvre ? Claudel a eu une intuition extralucide,
en imaginant ce pouvoir qu'il prête à Pollock, ce pouvoir
boursier, qui lui permet d'être en même temps en différents
points du monde. On n'est plus exactement dans l'imaginaire du Mayflower,
de Christophe Colomb, de la découverte des Amériques.
Pourtant cet univers est lui aussi présent. Ce monde est encore
marqué par une sorte de virginité. Jean-Pierre Vincent
parlait d'un paradis perdu, de Paul et Virginie, et de la torsion,
de la perversion dont ce paradis est l'objet. En même temps
cette torsion est presque ce qu'il y a de plus humain.
Il faudra arriver à se jeter, sans filet, mais avec la langue
de Claudel qui à elle seule structure tout. Vitez disait que
le mensonge de Louis Laine, c'était la poésie. S'il
est poète, c'est qu'il est menteur. Il n'y aurait pas de poésie
s'il ne mentait pas. Le débat sur le faux et le vrai au théâtre,
on n'y échappe pas.
Toutes ces choses-là, il faut arriver à les jouer techniquement,
pour ensuite pouvoir imaginer être traversé.
Ces situations crues et impossibles, entre la maîtresse, la
femme légitime et l'amant-mari, sont compréhensibles
dans le silence. Mais dès que ça parle, dès que
tout le monde dit tout, qu'est-ce qui se passe ? Quand on met tout
sur la table - ce qui n'est pas possible, ce qui ne se fait jamais
- est-ce la vérité qu'on choisit, est-ce le faux?
Je trouve que cette pièce parle magnifiquement de l'amour et
de l'engagement. C'est comme ça certainement, sous l'angle
de l'engagement, que je comprends le mieux la religion de Marthe.
Et puis il y a la place de la chair dans ce monde de papier. Il ne
s'agit pas de la mort d'un homme, objet du désir des autres
: tout à coup on renonce à ce pourquoi on avance, et
on avance quand même. Ce que je trouve visionnaire, c'est cette
peinture de l'homme qui s'adapte, oublie, continue à avancer,
continue à se broyer, mais trace tout droit.
Il n'y a pas de fin, en réalité, dans L'Échange.
La fin est comme un début. Et le début est presque comme
une fin, c'est complètement inversé.
C'est échangé.
Julie Brochen