Le rêve d'un homme ridicule

 


 

 

 
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Entretien avec Victor Gauthier-Martin


« Ce qui compte : aime ton prochain comme toi-même, voilà ce qui compte - c'est tout, et il ne faut rien d'autre : tu trouveras tout de suite comment construire. Et pourtant, tout cela, ce n'est rien qu'une vieille vérité qu'on rabâche, qu'on a lue des billions de fois, mais, voilà, elle n'a pas pris racine ! "La conscience de la vie est supérieure à la vie, la connaissance des lois du bonheur - supérieure au bonheur", voilà ce qu'il faut combattre ! Et je combattrai. Et si seulement tout le monde le voulait, tout se construirait d'un coup. »
Le rêve d’un homme ridicule, extrait



Comment est né le projet ?


A l’origine, le rêve est un projet d’acteur. C’est Régis Royer, comédien avec lequel j’ai travaillé sur Timon d’Athènes de Shakespeare qui m’a proposé de monter Le Rêve d’un homme ridicule.

Cette nouvelle est intemporelle, elle est la parole d’un homme libre, qui au-delà des qu’en dira–t-on, traverse les lieux et les villes pour raconter son expérience.

On ne peut pas empêcher quelqu’un de prendre la parole en public pour raconter une histoire personnelle qui lui est arrivée. J’ai adhéré au projet car j’aime l’idée que prêcher est un outil de propagande à échelle humaine.

En même temps, au départ j’ai eu du mal à cerner le personnage. J’avais peur de sa dimension manichéenne. Je ne voulais pas en faire un illuminé ou une sorte de figure christique. J’avais besoin de légitimer son discours.

Progressivement, je me suis approprié le personnage. Pour moi, c’est un homme d’aujourd’hui, qui prend la parole ici et maintenant. Il pourrait être n’importe qui car ce qu’il a vécu, toucher le fond et avoir une révélation existentielle, pourrait arriver à tout le monde.


C’est cela qui justifie sa prise de parole. Il n’est pas là pour donner des leçons de morale, mais parce qu’il pense que ce qui lui a fait du bien à lui peut en faire à d’autres.

Le rêve est l’histoire d’un homme qui prêche, pas au sens religieux du terme, mais parce qu’il vient raconter son expérience pour partager ses convictions.


En quoi selon vous Dostoïevski est encore moderne aujourd’hui ?

D’une part, il pose la question de la liberté individuelle qui aujourd’hui est plus que jamais d’actualité face à la globalisation forcenée.

Si Spinoza défendait l’idée que l’on peut penser par soi-même, tous les personnages de Dostoïevski ont cet idéal de liberté, mais se heurtent à la pensée standardisée.

Dans les Carnets du sous-sol, le personnage principal essaie d’atteindre la pleine liberté en s'isolant du monde et des hommes. Mais il finit par renier ses principes pour s’intégrer dans la bonne société. Il pense que s’il imite les autres, il sera accepté et que c’est le seul moyen d’atteindre la réussite. Là où le personnage du rêve a vécu une expérience qui lui a permis de se détacher de la masse, les autres personnages de Dostoïevski sont perpétuellement soumis au doute.

C’est finalement une réaction très humaine. Si tout le monde te dit qu’une chose est juste, même si tu penses le contraire, ne finis-tu pas par penser que peut-être les plus nombreux ont raison ?

D’autre part, Dostoïevski aborde la dualité humaine. Ses personnages sont toujours à la frontière entre le bien et le mal. C’est d’ailleurs ce qui m’a plu dans le rêve car cela enlève toute dimension christique au personnage.

Dans la deuxième partie du rêve, il explique aux spectateurs comment il a progressivement corrompu la société idéale rencontrée dans son rêve. Il ne donne pas d’explication, il ne sait pas lui-même comment c’est arrivé. C’est l’idée que le mal est en chacun de nous, malgré nous et qu’il faut l’accepter.

« Oui, oui, à la fin je les ai tous corrompus ! […] Comme une trichine dégoûtante, comme un atome de peste qui contamine des pays tout entiers, ainsi, moi-même, j’ai contaminé toute cette terre qui, avant moi, vivait heureuse et sans péché. »
Le rêve d’un homme ridicule, extrait

Encore une fois, on retrouve ce thème dans Les Carnets du sous-sol ou dans L’Idiot de Dostoïevski dans lesquels les personnages principaux sont eux aussi « rattrapés » par le mal. Cette dualité est également un thème très présent dans Le Maître et Marguerite de Boulgakov, à travers l’affrontement entre Jésus, qui prône « de tendre l’autre joue » et Ponce Pilate, qui bien que rejetant cette idée ne peut s’empêcher d’être fasciné par Jésus.

Le personnage du rêve est un peu entre Ponce Pilate et Jésus. Il est conscient que le mal existe, qu’on ne peut pas y échapper, et en même temps il choisit de lutter d’une manière utopiste et pleine d’espoir, à travers le langage.

Cette dualité est inhérente à l’humanité. On essaie tous de trouver un compromis entre nos valeurs, nos idéaux et les « forces négatives » propres à chaque individu.

Pour toutes ces raisons et bien d’autres, j’ai cherché à ancrer le spectacle dans notre époque, notamment à travers la projection vidéo de lieux ou d’images actuelles. Le personnage du rêve est pour moi un homme contemporain, qui prend la parole ici et maintenant pour lutter contre la société formatée.


Peut-on dire alors que l’homme ridicule est une sorte d’alter mondialiste ?

Peut-être. Le personnage du rêve est politisé dans le sens où il défend des valeurs. Or, dès qu’il y a discours de valeurs, pour moi, il y a discours politique, non pas au sens politicien du terme mais civique.

J’ai voulu faire du personnage un citoyen, un utopiste politique, à l’image de Martin Luther King, autre figure du prêcheur, qui a utilisé le langage et les symboles pour unir les hommes.

« Je fais le rêve que mes quatre jeunes enfants habiteront un jour une nation où ils ne seront pas jugés sur la couleur de leur peau, mais sur la teneur de leur personnalité. Je fais un rêve aujourd'hui ! »
Martin Luther King


Ce qui m’a intéressé, c’est de réfléchir à la façon dont le personnage pouvait « prêcher » aujourd’hui.

D’abord, n’est-ce pas naïf de vouloir changer le monde seulement avec des mots ? Dans Le Maître et Marguerite, Ponce Pilate pointe ce qui est inhumain dans l’idée de « tendre l’autre joue » au lieu de rendre la gifle reçue. Comment tu te défends, comment tu te bats contre les injustices dans ce cas-là ? Pourtant il ne peut s’empêcher d’être fasciné par le message de Jésus. D’ailleurs alors que Ponce Pilate est surprotégé, c’est celui qui a le plus peur, tandis que face à la mort, Jésus est serein.

Tout est question de symboles. Souvent, pour défendre une cause juste, il faut symboliquement donner de sa vie. Aux Etats-Unis, il a fallu que des hommes noirs se fassent attaquer brutalement par des chiens lors de la marche de Birmingham, sans se défendre, pour que l’opinion publique se mobilise contre l’oppression raciale.

J’aime cette idée que cette « résistance passive », à travers les mots ou les symboles » soit une arme puissante. Gandhi a dû se laisser mourir de faim pour que son combat soit pris en compte. Se laisser faire, c’est souvent la seule façon de faire réagir le monde sur une injustice, de faire valoir la justesse de sa position. Ce sont des gestes de désobéissance civile très forts, comme lorsque les alter-mondialistes passent les barrières lors du sommet du G8 à Gênes en 2001.

« Soyer vous-mêmes le changement que vous voulez voir dans le monde. »
Gandhi

Ce n’est pas anodin qu’à l’origine du rap, les jeunes issus des quartiers défavorisés aient choisi le langage comme exutoire à leur mal-être et à leurs revendications. De la même façon, le personnage du rêve choisit de se battre en prenant la parole, là où elle se trouve, dans les lieux publics, dans les théâtres… À sa manière, il fait acte de résistance, de désobéissance civile.

On pourrait aussi dresser un parallèle avec le théâtre. Créer des spectacles qui permettent d’offrir une alternative à la pensée de masse c’est peut-être ça le rôle d’un artiste. De même, venir au théâtre est une démarche citoyenne car c’est vouloir réfléchir, échanger


Alors que la nouvelle est une sorte de soliloque, dans le spectacle, le personnage est accompagné d’un musicien. Pourquoi ?

C’était important pour moi de construire le spectacle comme un échange et non comme un sermon, de chercher le plus possible à atteindre une parole objective. C’est donc d’abord un dialogue entre le personnage et le musicien qui l’accompagne sur scène.

Le musicien tient le rôle du cynique, au sens antique du terme, à l’image de Diogène. Il n’adhère pas les yeux fermés à tout ce que dit le personnage principal. À travers sa musique, il commente librement la pensée qu’il accompagne. Du coup, le sens est ailleurs que dans les mots, cela désacralise ce qui est dit et du coup cela désacralise le spectacle.

La pièce est aussi un dialogue entre le personnage et les spectateurs. Le théâtre devient un lieu de discussion, d’échange. C’est un aspect du théâtre essentiel pour moi. C’est un prolongement des contes de l’enfance : les spectateurs observent des gens comme eux qui leur racontent une histoire sur eux, sur tout le monde et leur donnent des repères. Ils n’adhèrent pas forcément à tout ce que l’on leur raconte, mais ils réfléchissent, se posent des questions, réagissent.


Entretien réalisé au Théâtre de l’Aquarium, mai 2007