Entretien Jean-Pierre Vincent
LOrestie : acte de naissance de la démocratie
et de notre théâtre
Jean-Pierre Vincent considère LOrestie dEschyle
comme lacte de naissance de notre théâtre,
lendroit où tout peut recommencer. Avec la quinzième
promotion de lÉcole Régionale dActeurs
de Cannes, le metteur en scène de talent donne Une
Orestie daprès le poème dEschyle
aux résonances contemporaines.
Pourquoi ce titre d« Une » Orestie ?
Jean-Pierre Vincent : Cest un spectacle de sortie décole,
un atelier de travail à destination du public avec
un groupe dacteurs formés sur trois ans. La première
année, latelier portait sur les Pièces
de guerre dEdward Bond, une sorte de Discours sur la
méthode, un texte moderne qui ressemble à Eschyle.
La seconde année, nous avons consacré cinq semaines
de travail à LOrestie dans la traduction de Claudel.
La dernière année, le groupe a consacré
huit semaines à la version de Peter Stein dans la traduction
de Bernard Chartreux. Une version pensée pour le théâtre
aujourdhui.
LOrestie fait partie des titres dont tout metteur en
scène rêve.
J.-P. V. : Jattendais la certitude de bien connaître
le groupe. On sest lancé dans laventure
avec émotions et tremblements ; je ne regrette pas
ce voyage. Si lon sattache à létat
actuel de notre société et à la perspective
de la campagne électorale, on ne peut quêtre
ébloui par lopportunité de LOrestie,
Luvre commence dans la nuit des temps avec de
vieilles lois assassines, elle finit par la naissance, peut-être
utopique, de la démocratie. Ainsi, savoir juger les
crimes dune façon contradictoire et argumentée.
« Il nest rien de plus fragile que lidée
de système de vie pacifique et de démocratie.
»
Comment raconteriez-vous Agamemnon, Les Choéphores
et Les Euménides ?
J.-P. V. : LOrestie commence avec lhistoire de
la famille des Atrides. Agamemnon est le chef victorieux de
la Guerre de Troie, il revient chez lui à Argos. Il
est attendu par sa femme Clytemnestre qui vit avec Égisthe.
Clytemnestre ne peut accepter le sacrifice de leur fille Iphigénie,
décidé par Agamemnon, afin de pouvoir vaincre
larrêt des vents et parvenir jusquà
Troie. Clytemnestre et Égisthe massacrent Agamemnon.
La deuxième pièce Les Choéphores se passe
huit ans plus tard alors quOreste, fils dAgamemnon
et de Clytemnestre, qui a été exilé,
rejoint sa sur Électre restée à
la maison. Le frère massacre le couple adultère
maudit. Oreste devient à moitié fou, il est
poursuivi par des déesses de la vengeance ancestrale
qui sont les Érinyes.
Les Euménides, la troisième pièce,
signifient Les Bienveillantes.
J.-P. V. : À lorigine, ce sont des déesses
malveillantes à la poursuite à travers toute
la Grèce dOreste, protégé par Apollon,
qui lui a conseillé de tuer sa mère. Les Érinyes
veulent venger le meurtre maternel tandis que la nouvelle
génération des dieux, Apollon et Athena, la
déesse de la Terre, sunissent pour dénouer
le problème. Cest Athena qui résout la
contradiction en déplaçant la question, et en
inventant pour sa ville, à jamais et pour toujours,
le tribunal démocratique. Oreste est ainsi sauvé,
doù le mécontentement des Érinyes
qui veulent mettre Athènes à feu et à
sang. Athena imagine alors de récupérer les
Malveillantes pour en faire des Bienveillantes qui veillent
sur la ville quand elle est confrontée à ses
crises.
Une fable dont les correspondances sont dactualité.
J.-P. V. : Nous faisons tous les jours, sur tels points de
la planète, lexpérience des problèmes
de la loi du Talion et de la vengeance mécanique. La
question du débat entre cette vieille loi de la vengeance
qui existe depuis que le monde est monde, et la nouvelle loi
qui est à la fois belle et problématique
celle de la discussion et de la persuasion -, reste une réalité
à la fois antique et dune grande modernité.
Nous sommes faits de ces deux moyens-là. Dans lhistoire
de lhumanité, il nest rien de plus fragile
que lidée de système de vie pacifique
et de démocratie, à reconstruire tous les jours,
au-delà des dissensions, avec la sagesse et lattention
portées à lautre.
Lhumanité dEschyle est fantastique.
J.-P. V. : Elle est à la fois proche de nous et contradictoire.
Eschyle est un grand défenseur des femmes. Athena dans
Les Euménides choisit toutefois la parole du père.
La mère nengendre pas lenfant, elle est
simplement porteuse de la semence de lhomme. Mais Eschyle
est une mesure, le reflet de toute notre culture.
Propos recueillis par Véronique
Hotte