L'Échange selon Claudel

 


 

 

 
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Lettre à Jean-Louis Barrault


Quand j'ai écrit le premier Echange, j'étais encore dans toute la ferveur de ma conversion et de la vie austère et quasi érémitique que je m'étais faite à Paris. Brusquement, violemment, je me trouvais transporté, immergé, dans le milieu le plus différent possible, celui de l'Amérique des Nineties, où d'ailleurs l'habitude prise et l'absence d'argent m'obligeaient à maintenir le même isolement rétracté. Bien que le contact maintenant pris avec la vie pratique, avec l'espace et, par contre-coup, avec des forces intérieures qui ne demandaient qu'à se développer, ait introduit en moi tout un monde nouveau d'idées et de sensations obscures et puissantes.

L'idée fondamentale de L'Echange I fut une idée religieuse. Marthe est l'incarnation de cette création mystérieuse du chapitre VIII des Proverbes (telle que je la réalisais alors) dont on trouvera le reflet dans toutes mes figures de femmes. Elle a contracté un mariage légitime, mais tout de même bizarre, avec un jeune être avide de ce monde qui vient de lui être révélé, et impatient de toute contrainte. Cette vocation est accentuée en lui par la rencontre d'une espèce de muse déjà pressentie, "la promesse qui ne peut être tenue", "la vérité avec le visage de l'erreur" - la future Ysé ! - la puissance de fiction qui ajoute ses ailes immatérielles aux jarrets de ce jeune poulain! Mais en même temps, il y a eu cet intérêt durement pris à la vie réelle : Thomas Pollock Nageoire. L'artiste n'a qu'un contact superficiel, épidermique, avec la réalité. L'homme fait est celui qui fait. Chez l'homme vrai, c'est tout l'être, cervelle, muscles, estomac, entrailles, qui entre en jeu; on est engagé à fond, jusqu'au cou! On est un homme. C'est bon d'être un homme, un homme d'affaires. Mais tout homme vrai n'est-il pas un homme d'affaires? Je sentais cela confusément. Le tout réalisé avec un talent en crise de puberté, en état de mue. Un mélange de force neuve et de restes conventionnels. Une gamme pleine de fausses notes parfois atroces. Mais les valeurs fondamentales toutes à leur place et ne demandant qu'à se développer.

... Etant donnée l'interprétation hors ligne que vous m'apportiez, je ne pouvais me contenter, sur la première scène de Paris, d'une ébauche de jeunesse, de quelque chose d'aussi inchoatif.

Mais quand la plume à la main je me mis à revivre le drame, je m'aperçus que les choses n'allaient pas toutes seules ! Marthe, surtout, n'était plus la même, elle avait mangé de la viande, elle rejetait violemment la bouillie que j'essayais de lui remettre dans la bouche. Ce n'était plus une vaincue, l'épave de la première version dont on ne sait ce qu'elle devient. C'est la femme forte, par-dessus tous les accidents, à la hauteur de toutes les situations, pleine d'énergie et de gaieté. C'est vrai, elle s'est laissé séduire par Louis Laine - l'insecte mâle! - mais elle se sent tellement plus forte que lui! Il y a une nuance d'amusement dans la manière dont elle le voit manoeuvrer pour se débarrasser d'elle! Elle est avec le bien. Sa douleur, une douleur d'autant plus émouvante qu'inspirée par des motifs moins égoïstes, est de voir ce pauvre garçon faire l'imbécile, lui craquer dans la main, ne rien comprendre au bien qu'elle peut lui faire! à cette communion que symbolise au plus profond d'elle-même l'enfant! à cette douceur qu'est le devoir. Cela est exprimé d'une manière que je croyais suffisamment pathétique par ces deux mains qui se jurent quelque chose derrière son dos à lui. Mais elle, vaincue? Jamais! cette Amérique où il l'a amenée, ce nouveau monde, ce monde nouveau dont Louis Laine n'a trouvé usage que pour se pousser de l'avant, elle est prête à s'en emparer. Louis Laine, qui dans le fond l'a pénétré, puisqu'il n'y a pas moyen autrement, qu'il passe dans l'ultérieur, dans le département de la prière où il l'attendra! Avec un éclat de rire, elle met la main sur le nouveau champion. La pièce ne tourne pas court, elle rebondit, comme disait Francisque Sarcey. L'entant conçu de Louis Laine a besoin de Thomas Pollock Nageoire pour se réaliser (l'échange !)

J'aime ces dénouements qui ne sont pas la destruction, mais l'aboutissement et la planification l'une par l'autre des oppositions engagées.

Louis Laine, avec son instinct de sauvage, a compris cela; c'est une figure pleine de significations. Il y a le sauvage, bien sûr, mais aussi tous ces "poètes maudits" du XIXème siècle, sans poches, "sans mains" (Arthur Rimbaud), sans aptitude à la vie pratique (Poë, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Nerval, Artaud, etc.) enfin, étrangement, dans le ménage d'Animus et Anima, c'est lui, le mâle, qui est Anima, l'étincelle séminale! Son union avec Marthe, il le sent, ne peut se faire sur le plan pur, gratuit, dût la mort intervenir! Il combine un plan sournois, un piège, il s'arrange pour qu'elle lui doive quelque chose, pour qu'elle, pour que le monde entier restent avec lui dans le rouge (argot comptable), un superbe croc-en-jambe dans la carrière où il la suit d'un oeil goguenard, douloureux et non dénué de mépris.

Rien à dire des deux autres personnages, si ce n'est qu'ils participent à cet étrange sentiment d'irréalité que m'a procuré, et à d'autres aussi (Lenau, Stevenson), l'Amérique, l'autre monde. Marthe joue pour eux le rôle du sang du taureau dans la Nekuia d'Homère, qui attire les essaims des morts. Ils viennent lui demander la réalité. "La vraie vie est absente." (Arthur Rimbaud).

Paul Claudel
Lettre à Jean-Louis Barrault
17 juillet 1951