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REVUE DE PRESSE

 

LA TERRASSE
mars 2005

Victor Gauthier-Martin signe une brillante mise en scène de la pièce de Shakespeare.

Quelle est cruelle la chute depuis les cimes radieuses de l’innocence vaniteuse ! Timon, qui naguère brillait en seigneur des milles feux de la générosité sur une cour d’écornifleurs aristico-branchouilles, a perdu ses illusions en même temps que sa fortune. Les amis d’hier qui polissaient leurs éloges et convoitaient ses somptueux cadeaux ont oublié leurs serments au premier vent mauvais, refusant de prêter à celui qui avait tant donné. Sa rage vengeresse sera aussi furieuse que sa munificence fut démesurée.

Apémantus, philosophe acariâtre, résistant solitaire contre les forces corruptives de l’argent, l’avait pourtant éclairé sur cette triste comédie des hommages serviles. Timon devenu gueux dilapide le venin de sa colère en malédiction apocalyptique comme il épuisa ses biens en dons frivoles.

L’atrabilaire forcené se retire loin des rives misérables de la Cité et crache son exécration de l’humanité. Il étrille sans vergogne la cupidité d’une société boutiquière où tout se mesure, surtout l’amour. Mais aimait-il les hommes, vraiment, c’est-à-dire avec leurs piteuses lâchetés, leur fragile morale et leur grandeur versatile ? N’adorait-il pas plutôt le dessin idéal d’une communauté gouvernée par les lois de l’amitié, de la « philia » aristotélicienne ?

Enfant gâté par les opulents hasards de la naissance, il voulait ignorer les réalités de la nature humaine et folâtrait dans son utopie magnifique, jouant lui-même avec l’alchimie diabolique de l’or qui pétrifie la bonté et assèche les cœurs. Shakespeare rosse ici la logique marchande qui faisande les relations sociales autant qu’il éreinte l’idéologie chimérique qui ignore dangereusement les êtres.

« Moi, ma sucrerie, c’était le monde »

Dans sa lecture de la pièce, Victor Gauthier-Martin n’absout ni ne condamne Timon. Au contraire, il en expose le sombre paradoxe dans une dialectique des contrepoints. Régis Royer (formidable de justesse dans la démesure), électrisé par l’aigre démence de l’amertume, ne campe pas révolutionnaire, comme son compagnon Alcibiade, mais bien un révolté qui se cogne aux cloisons de ses rêves trop grands. Dans ce monde désormais sans transcendance, déserté par la grâce, il s’enfonce dans le nihilisme absolu et la vanité de sa souffrance. « Aujourd’hui la pitié nuit à celui qui avance »…

Le jeune metteur en scène manie les enjeux de ce texte difficile avec une acuité et une maîtrise remarquables. Il prend des libertés, quitte Athènes pour planter son décor dans le milieu hype de l’art contemporain, dans un espace inspiré de la Factory d’Andy Warhol. Il ne succombe pas pour autant aux effets tocs d’une actualisation superficielle. Le spectacle fourmille d’inventivité, comme les séquences chorégraphiées ou les scènes tournées en vidéo. La troupe, à l’unisson, mène cette narration en lignes brisées avec une énergie enhardie. Voilà une soirée bien tonifiante.

Gwénola David

ZURBAN
30 mars 2005

Misanthrope.


A Athènes, le jeune Timon (Régis Royer) rêve sa vie. Il ne ménage pas sa générosité pour ses amis. Mais une fois les caisses vides, il éprouve la cupidité de son entourage. Plus déchiré par cette découverte que par sa ruine, il plonge dans une déréliction funeste et se retire du monde. Timon, qui entraîne la cité dans sa chute, n’a pas compris que tout ne s’achète pas.

La dimension politique manque de lisibilité mais, loin des sentiers classiques, Victor Gauthier-Martin emmène sa jeune équipe avec une joyeuse impertinence. Ca virevolte parfois un peu trop, les acteurs ne trouvent pas d’emblée le ton juste mais tous tirent bien leur épingle du jeu et finissent par convaincre.

Corinne Denailles

LES ÉCHOS
05 avril 2005

Un jeune metteur en scène, Victor Gauthier-Martin, monte la tragédie de l’homme aimé, courtisé et délaissé quand le vent de la fortune a tourné. Convaincant.

Profitant d’une nouvelle traduction par André Markowicz, un jeune metteur en scène, Victor Gauthier-Martin, s’intéresse à une pièce de Shakespeare, « Timon d’Athènes », ici rebaptisée « La vie de Timon », relativement peu joué en France. Certains spectateurs se souviennent que Peter Brook ouvrit, il y a trente ans,, ses Bouffes du Nord avec cette tragédie, interprétée par François Marthouret. Le spectacle que Gauthier-Martin présente à la Cartoucherie, après l’avoir créé à la Comédie de Reims, ne reprend pas l’aspect humaniste qu’avait la vision de Brook. Il est plus sarcastique, mais s’avère d’un grand intérêt.

L’histoire de Timon d’Athènes est celle d’un homme qui connaît la gloire, la fortune, l’amitié, tant qu’il est peut inviter à sa table et fêter tous les puissants. L’action se passe dans la Grèce antique, Shakespeare ayant décalqué divers textes grecs et latins.

Son Timon tant aimé se retrouve un jour à court d’argent. Il envoie un émissaire solliciter des prêts. Personne n’a le moindre denier à lui confier. Pour se venger, il invite les ingrats à un festin, leur fait bonne mine, avant de les conspuer et de les couvrir de choses malodorantes. Il s’en va alors mener la vie d’un solitaire. Comme il découvre un trésor, la roue de la fortune tourne à nouveau. Il est une nouvelle fois courtisé, mais il préfère aider les ennemis d’Athènes, avant de mourir comme un sage.

Une noirceur blagueuse

Le spectacle, avec sa transposition moderne, paraît bricolé : l’inventive scénographie d’Yves collet est faite d’éléments sur roulettes (planchers, fûts de métal) qui bougent ou se transforment à vue d’œil, les habits semblent sortir de chez le fripier. Mais c’est un style, une manière d’échapper à la solennité, d’atteindre la violence narquoise de l’auteur. Des infos télévisées (un direct depuis le Sénat !) se mêlent même dans ces péripéties, menées avec fureur et énergie. Régis Royer (qu fut, au cinéma, le Lautrec de Planchon) joue un Timon intense, impulsif, endiablé et, pour finir, déchirant. Ses partenaires interprètent tous les rôles : les femmes dans les rôles d’homme, et inversement. La noirceur rapide et blagueuse du spectacle, la sûreté du trait font admettre et aimer toutes ces libertés. Victor Gauthier-Martin a sans doute un bel avenir de metteur en scène.

Gilles Costaz

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