| Le
14 janvier 1900, Oncle Vania est créé
au Théâtre dArt de Moscou.
Dans
une lettre adressée à Tchekhov, Gorki écrit
: «Jai vu ces jours-ci Oncle Vania - jai
vu et jai pleuré comme une bonne femme, même
si je suis loin dêtre un homme nerveux, je suis
rentré chez moi abasourdi, chaviré par votre pièce
[...] cétait comme si on me sciait en deux avec
une vieille scie. Les dents vous coupent directement le cur,
et le cur se serre sous leurs allées et venues,
il crie, il se débat. Pour moi, cest une chose
terrifiante. Votre Oncle Vania est une forme absolument
nouvelle dans lart dramatique, un marteau avec lequel
vous cognez sur les crânes vides du public [...] Dans
le dernier acte de Vania quand le docteur, après
une longue pause, parle de la chaleur quil doit faire
en Afrique - je me suis mis à trembler denthousiasme
devant votre talent, et à trembler de peur pour les gens,
pour notre vie, misérable, incolore. Quel drôle
de coup - et comme il est précis - vous avez frappé
là !
»
Reprendre Vania, cest assister de nouveau à
ce «drôle de coup» dont parle Gorki
Pour nous tous, cest comme un rendez-vous entre nous et
avec vous, autour dune idée de répertoire
que nous inventons ensemble.
Julie
Brochen
Lhistoire
Le
vieux professeur Sérébriakov est venu se retirer
à la campagne, dans la maison de sa première épouse.
Cette arrivée perturbe la vie paisible de Sonia, la fille
du professeur, et d'oncle Vania, qui à eux deux exploitent
tant bien que mal le domaine. D'autant que l'attention des proches,
y compris celle de Vania, se cristallise bientôt sur Eléna,
la seconde et très désirable épouse.
Lauteur
Anton
Tchekhov, médecin et écrivain, s'est attaché,
au fil de sa vie comme dans son uvre, à dépeindre
l'existence et la souffrance de ses contemporains, soulignant
l'échec, la vacuité du quotidien, la pesanteur
du temps qui passe, l'effondrement des rêves, la dilution
des ambitions. Dans ses pièces de théâtre
comme dans ses nombreuses nouvelles (on en a retrouvé
pas moins de 588), il désigne la noirceur du monde avec
compassion, détachement stoïcien et drôlerie,
et propose une vision à la fois lucide et tragi-comique
de la condition humaine. Les pièces de Tchekhov seront
montées au Théâtre d'Art de Moscou par Constantin
Stanislavski. Leur tonalité nouvelle, entre symbolisme
et matérialisme psychologique, l'amènera à
développer une théorie du jeu de l'acteur basée
sur la recherche de la sincérité et sur l'intériorité
des personnages.
Du point de vue de la traduction
Oncle
Vania est, dans luvre de Tchekhov, le point
où se marque le plus clairement le passage des pièces
de jeunesse (de Platonov à LHomme
des Bois) aux pièces de la maturité (La
Mouette, Les Trois Surs, La Cerisaie).
Ce passage correspond très précisément
au vacillement de LHomme des Bois à Oncle
Vania : nous avons là deux pièces semblables
et radicalement différentes, posant des problèmes
semblables et apportant des réponses divergentes. Avec
Oncle Vania, ce que Tchekhov choisit de chercher, cest
la concision, la précision du détail, et surtout
le travail en constellation, par motifs diffusant le thème
central ; en cela réside sans doute la nouveauté
majeure de son théâtre et ce qui en assure encore
la force novatrice. On croit avoir affaire à un travail
réaliste, à un théâtre social invitant
à se pencher sur des problèmes plus actuels que
jamais, et tout cela est vrai, mais il sagit désormais
de cela et de tout autre chose : désormais, lessentiel
est le travail du motif, la prise en compte de chaque élément
dans ses relations avec les autres.
Soit
un thème de base : un état daccomplissement
tel que certaines familles ont pu en connaître au XIXe
siècle en Russie ; une vaste maison de maître au
milieu dun domaine où se rencontrent des personnes
rêvant de faire naître un monde meilleur, en harmonie
avec les forêts splendides qui entourent le domaine. Splendide
(prekrasny) est le mot clé dOncle Vania mais il
répond au mot vulgaire, banal (pochly) et tout leffort
des uns pour vivre selon la beauté du monde senlise
dans la banalité, cependant que les autres la détruisent
en tenant des discours desthètes.
Peu
importe lhistoire mise en place dans LHomme des
Bois et reprise dans Oncle Vania : quun professeur imbu
de lui-même, un spécialiste desthétique,
sarroge le droit de disposer du domaine, et mette au service
de son savoir creux toutes les énergies disponibles,
ce nest là quun cas très banal ; que
celui qui sest sacrifié pour ce hareng saur académique
se révolte soudain et ne trouve personne pour relayer
cette révolte, ce nest encore que banalité
; mais que la révolte sexprime en termes splendides
par leur banalité et que la réponse sexprime
en termes vulgaires par leur splendeur même, cest
ce qui fait que la pièce nous parle, dit notre vérité,
maintenant. Ces personnages jetés là, ils sont
prisonniers, comme nous le sommes, dun jeu faussé.
Nous voulons, comme eux, échapper à ce jeu faussé
et nous ne faisons que tisser plus étroitement les liens
qui nous lient à ce que nous refusons.
André
Markowicz et Françoise Morvan |