LA
CROIX
28 MAI 2003
Tchekhov,
scènes de vie à la campagne
Mettant
en avant le personnage d'Elena, l'épouse à la
jeunesse sacrifiée, Julie Brochen signe une mise en scène
d'"Oncle Vania" tout en frémissements.
"Jai
l'impression d'avoir séjourné je ne sais où,
dans un, petit monde lointain et plein de vie. [...] Maintenant,
tout alentour me semble si morne et ennuyeux. [...] Il s'agit,
me semble-t-il, de la situation tragique de ces êtres
- le tragique de cette vie quotidienne qui revient et les lie
pour toujours. Et il s'agit encore du fait que le feu du talent
éclaire la vie et l'âme des gens les plus ordinaires.
Les rues sont remplies de ces gens simples, et chacun de nous
porte en lui une parcelle de ces êtres..." Ces lignes
sont de Piotr Kourkine, un proche de Tchekhov. Ecrites le 27
octobre 1899, elles saluent la création, la veille, d'Oncle
Vania au Théâtre dArt de Moscou. Elles définissent
cette suite de "scènes de vie à la campagne"
installée dans la profonde Russie.
Gérant
la propriété léguée par sa sur
à sa nièce Sonia, Vania supporte mal la présence
du professeur Serebriakov. Scientifique célébré
pour ses articles dans les revues, celui-ci se comporte en égoïste
insupportable. Il est accompagné de sa nouvelle épouse,
la belle Elena. Vania subit le charme de la jeune femme. Un
jour, le professeur annonce son désir de vendre le domaine
afin de s'installer en ville. Pour Vania, qui s'est usé
à la tâche, versant régulièrement
à son ex-beau-frère l'argent de son travail, quitte
à se payer à peine lui-même, c'en est trop.
Le choc qu'il subit se traduit par un coup de folie, laissant
remonter à la surface rancurs et frustrations.
Mais le calme revient vite. Effrayé, le professeur abandonne
son idée et s'en va avec sa femme. La parenthèse
se referme, tout rentre dans l'ordre, comme avant...
Un
sentiment tragique sourd en permanence
Julie
Brochen signe sa première mise en scène au Théâtre
de l'Aquarium dont elle a été nommée directrice
il y a un peu plus d'un an. S'appuyant sur la traduction de
Françoise Morvan et André Markowicz (1), elle
propose un spectacle à l'humanité frémissante
et fragile, évitant le piège de l'anecdote et
celui de la "petite musique slave". Après un
début en forme de prologue présenté dans
le foyer du théâtre, elle invite à suivre
le mouvement de la vie qui court, avec ses moments de rires,
de drôlerie, de ridicule mais aussi de craintes, de désespoir.
Si, face au décor à multiples niveaux conduisant
vers d'incertaines chambres, l'émotion se perd parfois,
un sentiment tragique sourd en permanence: celui de la banalité
des existences marquées au sceau du renoncement.
Sur
le plateau, personne n'y échappe. Ni Vania (François
Loriquet) sacrifiant sa jeunesse et sa force dans cette province
isolée par un sentiment de devoir et de dévouement
qu'il renie à présent. C'est vrai de Sofia (Julie
Denisse), en attente vaine de douceur entre les êtres.
C'est vrai encore du médecin Astrov (Pierre Cassignard)
se battant pour un univers en harmonie parfaite avec une nature
qu'il défend en un combat qu'il sait vain. C'est vrai,
enfin, d'Elena, frustrée d'une pleine existence de femme
de son âge, courtisée de toute part, épouse
fidèle d'un vieillard qu'elle aima sans doute, mais qui
ne sait plus que jouer les malades...
Elle
est interprétée par Jeanne Balibar, mélange
étonnant de bouillonnement intérieur et de froideur
extérieure. Retenue jusqu'au mystère au point
que tout fait silence lorsqu'elle passe, elle donne à
son rôle, sous la direction de Julie Brochen (regard de
femme?) une place qu'habituellement on ne lui trouve pas, second
pilier de la pièce avec Vania. Traditionnellement ce
second pilier est constitué soit par le médecin,
soit par le professeur, joué par Jean-Paul Roussillon,
magnifique. Comme hors de portée, dans sa posture de
tyran domestique, de ce monde où tout n'est que perte,
savourant le texte comme nul autre, détachant avec délices
chaque syllabe, donnant son corps à chacun de ses mots...
Didier
Méreuze
(1)-Éd.
Babel.
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