LES
ECHOS
6 MAI 2003
Une
rencontre qui fera date.
ONCLE VANIA
d'Anton Tchekhov
Avec Jeanne Balibar, Pierre Cassignard, François Loriquet,
Jean-Paul Roussillon.
La
pièce peut-être la plus déchirante du dramaturge
russe est magnifiquement mise en scène par Julie Brochen,
avec une Jeanne Balibar... magique.
Théâtre de l'Aquarium, à la Cartoucherie
de Vincennes, 01.43.74.99.61.
Tout
est vieux. Je suis toujours le même. Pire, peut-être,
à force de paresse. "Pour Vania, intendant sans
joie du domaine qui fut celui de sa sur disparue, et qu'il
gère avec sa jeune nièce, la vie s'étire
sans illusions. Au visiteur du soir, le docteur, qui meuble
sa solitude, entre deux malades qu'il ne peut sauver, en plantant
des arbres, école, avant la lettre, pour sauver la planète,
Vania confie son amertume. Cependant que la nourrice se plaint
du bouleversement apporté par l'arrivée du professeur,
veuf de la propriétaire disparue, et de sa nouvelle et
jeune épouse. Depuis qu'ils sont là, il n'y a
plus d'horaire, ni pour les repas, ni pour le thé, il
n'y a plus de nuits, non plus, car le vieil homme tyrannique
a des insomnies... Depuis qu'ils sont là, en réalité,
Vania aussi a des insomnies. Car elle est très belle,
la jeune épouse de son beau-frère, et il n'est
pas possible qu'elle aime son vieux débris de mari, une
fausse gloire, célébré naguère et
qui, depuis qu'il est à la retraite, montre bien son
indigence, autant intellectuelle que physique.
Créé
en 1899, entre "La Mouette" et "La Cerisaie",
cinq ans avant sa mort, alors qu'il avait, déjà,
rencontré la belle comédienne, Olga Knipper, qu'il
allait épouser, cet "Oncle Vania" où
il ne se passe rien que la confrontation de désirs et
d'indifférences, où le temps s'effiloche plus
qu'il ne s'étire, où les merles moqueurs ne mettent
pas la folie en tête des belles mais bien plutôt
le désespoir au cur est, peut-être, la plus
déchirante des pièces de Tchekhov.
Des
interprètes miraculeux
Pour
la monter au théâtre de l'Aquarium, qu'elle dirige
désormais, Julie Brochen, l'une des révélations
théâtrales de ces dernières années,
a jeté un grand voile sur la moitié des gradins
de la salle où elle nous emmène derrière
les comédiens, après un prologue qui débute
dans le hall. Devant nous, une grande table est en partie couverte
de fleurs de tilleul, qui sont, en cette fin d'été,
en train de sécher. Les comédiens parcourent le
grand espace de cette moitié de salle "gelée",
s'apostrophent du haut en bas des gradins, surmontés
d'un mur éclairé de deux fenêtres donnant...
sur le mobilier, on devine, d'une des vingt-six pièces
dont parle le texte et l'on sent, à la fois, la chaleur
lourde, et l'immensité triste de ce domaine qui, certes,
n'est pas encore en vente, comme la Cerisaie, mais qui n'a pas
non plus, à l'évidence, d'avenir. Il y a aussi
un piano, des cornichons molossol et un gros samovar sur la
table et, dans l'air, une très palpable mélancolie,
que de brefs moments de violence, quand l'orage gronde, ne feront
qu'accentuer. Et que Julie Brochen souligne avec des chants,
magnifiques, emmenés par l'interprète de la nourrice,
la cantatrice Maryseult Wieczoreck.
Les
interprètes... ils sont tous, ici, miraculeux. Bernard
Gabay, cocasse et pathétique Téléguine,
Nathalie Nerval, élégante grand-mère, François
Loriquet, Vania désabusé, puis rageusement désespéré,
Julie Denisse, qui donne d'étranges intonations à
la complainte de la petite Sofia consciente d'être laide
et qui pourtant rêve à l'amour, Pierre Cassignard,
le double de l'auteur, médecin lucide, sage et passionné,
sage, qui parle si bien des arbres et des hommes, Jean-Paul
Roussillon, plus odieux que jamais en vieux professeur égoïste...
Mais ils ne seraient que très bons s'ils n'entouraient
pas celle qui donne à ce très beau spectacle une
dimension supplémentaire, magique : Jeanne Balibar. Tanguant
sur ses talons, à la fois lointaine et bien vivante,
indifférente et drôle, suave et exaspérante,
elle est, avec sa voix grave qui parfois s'envole, une Eléna
Andréevna absolument envoûtante. Une rencontre
qui fera date dans l'univers tchekhovien.
Annie
Coppermann
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