LIBERATION
2 MAI 2003
«
Oncle Vania », Tchekhov denvergure.
Julie Brochen revisite la pièce avec huit comédiens
accordés.
Sur les trois quart de la très longue table, sèchent
des fleurs, des tilleuls, comme en un tapis à la fois
épais et fragile. Laissant imaginer autour de la demeure
les grands vieux arbres doù provient la récolte
embaumée. Dans une maison ordonnée, on aurait
déjà ensaché les fleurs. Ici, on semble
déjà les avoir presque oubliées. Pourtant
septembre approche, quelques-unes des fleurs se sont envolées,
pour se muer en idées de feuilles mortes au sol et sur
la vaste housse couleur terre de Sienne qui recouvre en partie
le gradin de fauteuils rouges vides faisant face aux spectateurs.
Le thé a refroidi dans le samovar, les heures des repas
sont complètement décalées. Depuis quavec
sa jeune épouse Elena le professeur à la retraite
Sérébriakov est arrivé pour vivre dans
ce coin de campagne que le frère et la fille de sa première
épouse font fructifier, le cours du temps est déréglé.
Lettre
bouleversée.
Quand
il vit Oncle Vania à sa création au théâtre
dArt de Moscou fin 1889, Gorki adressa une lettre bouleversée
à Tchekhov, lui parlant dune forme absolument nouvelle
dans lart dramatique : « Un marteau avec lequel
vous cognez sur les crânes vides du public.» Ajoutant
: « Dans le dernier acte de Vania, quand le docteur, après
une longue pause, parle de la chaleur quil doit faire
en Afrique, je me suis mis à trembler denthousiasme
devant votre, et à trembler de peur pour les gens, pour
notre vie, misérable, incolore. » Puis, plus loin
: « les autres drames ne détournent pas lhomme
de la réalité pour lamener aux généralisations
philosophiques - les vôtres, si. »
A
linverse, Tolstoï avoua avoir détesté
Oncle Vania, alors quil adorait les nouvelles
de Tchekhov, tellement détesté quil se mit
aussitôt à écrire le Cadavre vivant,
peut être davoir gardé à loreille
la réplique ou le professeur Sérébriakov
dit à sa femme, belle et pleine de santé : «
Je suis un vieillard, presque un cadavre (
), cest
bête que je sois toujours vivant. »
Mise
en regard.
En
lançant un travail sur ce drame en six actes et quelque
trente personnages dun Tolstoï rêvant de divorce
consommé, Julie Brochen a eu lidée du diptyque
avec Oncle Vania. Elle a commencé par le second,
mais le projet de mise en regard verra le jour lors du prochain
festival dautomne avec Cadavre
Dix-sept
acteurs dans un dispositif bifrontal. Doù, dès
aujourdhui, la scénographie de Francis Biras, limbrication
de Vania dans ce qui sera lespace de lautre spectacle.
Vraie réussite où le théâtre lui-même,
dêtre ainsi emballé, devient la demeure en
passe dêtre mise en vente.
Biras,
le décorateur cher à Klaus Michael Grüber,
a aussi peint comme deux miroirs en trompe-lil deux
fenêtres en hauteur, ouvrant sur un intérieur russe,
posé un piano en suspend et sur le piano un châle.
Et voilà du coup un deuxième plateau en surplomb,
un étage entier qui soffre aux yeux, suggérant
limpression dune perpétuelle autre pièce
en cette maison labyrinthe qui en compte vingt-six. Et ici lon
pourrait dire « autre pièce » dans la pièce.
Classe
indéfectible.
Lactrice
Denise Gence, marraine en théâtre de Julie Brochen
et à qui celle-ci aurait aimé confier le rôle
de Vania, a raison de dire quici chaque personnage contient
une pièce qui ne sera pas jouée. Ils sont huit
à apparaître comme autant de dîlots
de solitude. Il y a Téléguine, ancien propriétaire
ruiné devenu homme à tout faire résigné,
que Bernard Gabay incarne, lunaire, drôle. Il y a la nourrice,
Marina, celle qui a tout vu depuis toujours et qui a, pour chanter
une berceuse sur une mélodie de Rachmaninov, la voix
de la cantatrice Maryseult Wieczorek.
Il
y a aussi la vielle mère de Vania que plus rien néberlue
et qui a lallure de Nathalie Nerval : une classe indéfectible
et peu de compassion pour lage qui menace son gendre revenu
en terrain conquis sous les traits dun Jean-Paul Roussillon,
une fois de plus prodigieux de véracité. Quil
geigne et se lamente sur ses rhumatismes, avachi dans un fauteuil,
ou quil prenne des intonations assurées de patron
de firme rusant à un conseil dadministration pour
tenter le coup de la liquidation du domaine, pour finalement
renoncer et sen aller, épouse sous le bras, non
sans avoir recommandé à la maisonnée dagir,
Roussillon garde son envergure de fauve.
Intonations insolites.
A
un point tel que Sonia, la fille de Sérébriakov,
pourrait tout à fait croire la mystérieuse Eléna
lui certifiant quelle la épousé par
amour, elle qui a encore de la tendresse pour le consoler de
ses insomnies, même si elle nest pas heureuse. En
une conversation de femmes ayant décidé de faire
la paix, Sonia, qui a la fougue de Julie Denisse, et ses intonations
insolites, confesse à Eléna son amour pour Astrov,
le médecin. Or si ce visiteur ne quitte plus les lieux
cest que la beauté dEléna le subjugue,
comme elle subjugue loncle Vania.
Il
y a quelque chose de latmosphère dONeill
dans la mise en espace de ce désir de deux hommes pour
une personne énigmatique dont n saura juste quelle
a étudié le piano et que la paresse lui est un
mode dêtre. François Loriquet, dans la peau
inconfortable dun Vania réalisant que sa jeunesse
est derrière lui, explose à la fin de rage, pistolet
en main et, une fois de plus, rate son coup. Pierre Cassignard
joue Astrov, daudace et délan, qui rêve
à ce que lhumanité sera dans cent ans, et
sait limportance cruciale des arbres.
Avec
détermination, il enlace laimée jouée
par Jeanne Balibar ayant quitté ses chaussures pour marcher
sur la pente dun plan cadastral géant. Elle lui
rendra son étreinte avant de disparaître. Au terme
de quatre actes où sa silhouette de sirène, son
visage impassible, sa voix songeuse, sa démarche, auront
tout irradié, dilaté, jusquà la drôlerie.
Et une voix montera, chantant Mon merle, il est cassé,
puis deux, puis trois, puis huit voix, en canon. Puisque tout
est cassé. Un chant de Mélusine. Retour au Moyen
Age. A laube dun siècle le XXe. Ou cent ans
plus tard.
Mathilde
La Bardonnie
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