LIBERATION
17 mai 2005

 

Un Tchekhov servi par des acteurs épatants.

Un "Oncle" incarné

On touche au bout du voyage lorsqu'on se pend à regretter le passé, à suivre non sans désarroi les succès des autres, lorsque survient la peur de la mort et que progressivement le métier de vivre se fait calvaire : "Je suis un viellard, presque un cadavre" lance l'irremplaçable Jean-Paul Roussillon, assis au bout de la table recouverte de tilleul dans cette propriété qui était celle de sa première épouse défunte, et où il est revenu croyant pouvoir y passer sa retraite avec l'énigmatique et jeune Elena, sa deuxième femme.

A la fois pivot et "trou noir" de la pièce de Tchekhov, pourtant intitulée Oncle Vania, le personnage du professeur Sérébriakov - que nul ne saurait jouer mieux que Roussillon - allie une force qusi tellurique et une insondable vulnérabilité; il oscille entre ruse et misère avouée. Le bonhomme depuis très longtemps avait disparu en ville, la maisonnée tournait. Le revoilà, et l'ordre tranquille des choses de la campagne vacille, ébranlé aussi par la présence insolite de sa conjointe qui pourrait être la soeur de Sonia, fille du premier lit. Mais qui devient sa rivale dans le coeur d'un médecin que l'on avait jamais tant vu dans les parages, et pour cause : il est tombé amoureux de cette Elena avec ses mystères de songeuse taciturne; un rôle d'intruse, de séductrice, d'étrangère, de catalyseur que reprend Julie Brochen, succédant deux ans après à Jeanne Balibar.

Brochen revisite donc, comme elle pénétrerait dans une propriété, sa propre mise en scène (inspirée, captivante) de cette pièce où un piano et un plan cadastral géant surplombent les va et vient, aussi, de l'oncle découragé, de la nourrice idéale, du voisin ruiné. On est chez Tchekhov. "Il fait un temps à se pendre avec plaisir". L'humour est là. Chaque mot porte.

Mathilde De La Bardonnie

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