POLITIS
15/21 MAI 2003

 

L’âme de Tchekhov

Julie Brochen met en scène un bouleversant "Oncle Vania".

Nommée à la direction du théâtre de l'Aquarium, l'un des hauts lieux de la Cartoucherie, la jeune Julie Brochen s'est d'abord fait toute petite en accueillant les spectacles des autres. Aujourd'hui elle réalise sa première mise en scène de directrice: Oncle Vania de Tchekhov. Et c'est du travail de patronne. Comme on l’avait pressenti lors de ses précédents travaux dans différents théâtres, Brochen est une artiste évidente. Oncle Vania, on en a souvent vu des versions satisfaisantes mais celle-ci, dans la traduction de Markowicz et Morvan, nous enchante bien au-delà du tout-venant culturel. Tout y est d'une grande finesse musicale. D'ailleurs, le rôle principal a été confié à un acteur musicien, François Loriquet.

Vania, on le sait, c'est l'éternelle complainte de l'échec humain, du combat perdu d'avance, de la résignation sans autre espoir - mais quel espoir! - que l'humanité, un jour, changera et deviendra meilleure. Assigné à la campagne pour gérer la propriété familiale le pauvre Vania reçoit un jour deux étoiles de la vie russe : un universitaire pontifiant et sa jolie femme. C'est l'ami médecin qui va croire à l'amour pour cette femme, tandis que les projets sordides du Trissotin vont faire naître en Vania des intentions criminelles. Au dernier moment, tout se remet en place, comme si rien, jamais rien ne s'était passé.

La mise en scène de Julie Brochen s'appuie sur un décor un peu mode (une demeure qui s'inscrit sur les gradins d'un théâtre, doubles des rangées où le public est assis) mais donne ainsi vie à un lieu, la maison, et à une collectivité où chacun a la même importance que ses voisins. Les personnages s'opposent en se ressemblant : ils sont différents selon le poids du destin, cruel avec les uns, indulgent avec les autres. François Loriquet et Pierre Cassignard sont presque des sosies : l'un est tendre, l'autre sec, du moins avant que la vie ne les bouleverse. Avec eux, Julie Denisse, stupéfiante dans le rôle de la femme mal-aimée, Jeanne Balibar, royale dans ses élégants chaloupements de diva, Jean-Paul Roussillon, magnifiquement méchant comme une teigne, et Bernard Gabay, domestique d'une attention secrète, sont les autres humains de ce grand moment de bascule, de ce théâtre qui, trouvant l'âme de Tchekhov, dissout la frontière entre l'esthétique et le cœur.

Gilles Costaz

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