TELERAMA
10/16 MAI 2003
La
datcha des mystères
Encore
une histoire de maison. Maison ventre et maison tombeau à
la fois, comme si souvent chez Tchekhov. Qu'elle soit à
fuir (La Mouette, Les Trois Surs), à vendre (La
Cerisaie), tant elle enlise (Ivanov, Platonov) ou use à
petit feu, telle cette propriété campagnarde que
Vania et sa nièce Sonia s'épuisent ici à
gérer et entretenir pour complaire à leur égoïste
beau-frère et père, le célèbre et
narcissique professeur Sérébriakov, qui l'à
héritée de sa défunte première épouse...
Autant de maisons qu'on ne peut jamais quitter tout à
fait, parce qu'on y a inscrit ses rêves et ses chagrins
solitaires, parce qu'elles renferment les illusions et les souvenirs.
Toute une mémoire de soi. Comme un irrésistible
théâtre intime.
Voilà
pourquoi, sans doute, Julie Brochen, patronne du Théâtre
de l'Aquariurn depuis 2002, imagine la demeure de Sérébriakov
à travers tout l'espace de son nouveau lieu. Oncle Vania
commence ainsi dans le foyer du public, où celui-ci croyait
attendre sagement le début du spectacle. La pièce
se poursuit dans une salle étrangement aménagée
pour l'occasion : les acteurs jouent sur (et devant) des rangées
de gradins vides qui font face aux gradins mêmes d'où
les observent les spectateurs.
Apparemment,
l'histoire qui se noue devant eux est banale. Sérébriakov
a épousé en seconde noce une indolente jeune beauté,
Elena, dont Vania est amoureux; et aussi, son ami Astrov, un
médecin hanté par l'urgence de sauver la nature
environnante et venu soigner Sérébriakov. Ni l'intendant
du domaine ni l'écologiste pessimiste ne parviendront
pourtant à retenir Elena, cette femme fatale malgré
elle, dont la seule présence suffit à donner aux
hommes une envie d'absolu. Telle cette antique Hélène
de Troie dont elle porte le nom...
Sauf
que cette Hélène-là était volage
et qu'Elena reste fidèle ; même attiré par
Astrov... Admire-t-elle encore le vieil époux tyrannique,
intellectuel prétentieux pour lequel toute la famille
s'est toujours sacrifiée ? Est-elle par avance fatiguée
d'une trop difficile liaison ? Derrière la classique
histoire de séduction se joue en fait un terrible mystère.
Celui de la perte progressive de soi, de ses espérances,
de ses désirs. Telle Pandore ouvrant la boite de tous
les maux, Elena met à jour les impuissances à
l'uvre en chacun, les inéluctables usures de l'être.
Elle est un révélateur. Pour tous. Quand s'achève
Oncle Vania, le trio - Vania, Astrov, Sonia - n'aspire plus
qu'au repos, mais un repos proche du tombeau.
Peut-être
cette pièce, créée le 26 octobre 1899 au
Théâtre d'Art de Moscou, est-elle la plus noire
de l'auteur. Chaque personnage y semble au bout de son chemin.
Ne reste que le travail, le travail... pour s'y perdre, s'y
noyer... Ne reste encore qu'un certain amour du beau, une quête
esthético-spirituelle pour sortir des ornières
mortifères du quotidien. N'en déplaise à
Lénine qui l'admirait, Tchekhov ne croit guère
qu'au salut individuel.
On
serait bien en peine cependant de trouver un personnage clé,
un héros central dans cette uvre polyphonique qui
porte étrangement le nom de Vania, pas plus déterminant
ici pourtant qu'Astrov, Sonia, ou Elena... C'est d'ailleurs
avec un parti pris choral que Julie Brochen l'a montée.
Si la jeune metteuse en scène s'embarrasse parfois de
préciosités, d'affèteries slavisantes,
elle a remarquablement choisi et dirigé sa troupe. Avec
un soin presque maternel. Passe alors la symbolique un peu forcée
de certains décors et accessoires. On est constamment
sous le charme aigu des acteurs, Jean-Paul Roussillon (Sérébriakov),
Pierre Cassignard (Astrov)... Sous l'emprise, même, de
l'envoûtante Jeanne Balibar (Elena). En peu de mots, de
sa voix grave et insinuante, de ses gestes sensuels et lents,
la comédienne compose une femme de mythes et légendes,
une ombre de rêve, une beauté imparfaite et parfaite
à la fois. Une absolue reine de théâtre.
Fabienne
Pascaud
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