LA TERASSE
MAI 2005

 

Julie Brochen exalte les tonalités cruellement désenchantées de Tchekhov.

Un matin, soudian, comme si le vent dispersait le brouillard douceâtre ammoncelé par les habitudes, la réalité se dévoile, si médiocre, si étriquée, si douloureusement triviale, alors qu'au dessus, l'infini palpite, inaccessible à nos allées limées par l'usure du temps. Ne reste alors qu'à contempler avec effroi les carcasses décharnées des splendides ambitions d'antan. Qu'à laisser éclater la rage impuissante qui saisit la gorge pour qu'elle n'implose pas dans la poitrine.

Oncle Vania est sans doute la pièce de Tchekhov qui exprime avec le plus de force la faillite de l'existence, le gouffre atroce que la lucidté creuse sous nos pas quand il est trop tard. Il aura suffit qu'un rêve d'amour répande ses parfums entêtants, que la moiteur étouffante de l'été enivre la raison, pour que les rituels du quotidien se dérèglent et que se réveillent les désirs engourdis par la routine. Sérébriakov (Jean-Paul Roussillon), vieux professeur fort admiré et désargenté, est venu avec Eléna (Julie Brochen), sa nouvelle compagne, se reposer dans la propriété de sa première femme, que Sonia (Julie Denisse), sa fille, et Vania (François Loriquet), son beau-frère, s'échinent à faire survivre. depuis leur arrivée, le thé n'a plus d'heure, les jours titubent et les nuits errent sans sommeil.

Insuportable gâchis.

La jeune Eléna, beauté oisive et troublante, rayonne, telle la glace sous la canicule, impénétrable et terriblement désirable. Femme fatale malgré elle, elle aimante les hommes aussi sûrement qu'une énigme : Vania, mais aussi Astrov (Jean-Baptiste Verquin), médecin humaniste qui voudrait sauver la nature de la folie bâtisseuse du siècle moderne... et dont Sonia est éprise.

A tous, elle rappelle les folles espérances de la jeunesse, la banqueroute du présent, le lent anéantissement de soi. Sans doute sa présence tinte-t'elle comme l'ultime espoir d'arrêter l'irrémédiable fuite des années, la dernière perspective d'un avenir radieux pour Vania, lui qui a tout sacrifié à la réussite du professeur, cuistre hypocondriaque, bouffi d'égoisme et de gloire surfaite. C'est cette conscience là, désespérée, suffocante, qui rend la mélodie des jours insupportable.

La mise en scène de Julie Brochen distille à merveille cette athmospère fiévreuse perlée de nostalgie, où chaque îlots de solitude dérive en tentant de s'accrocher au rivage, entre deux lampées d'ennui avalée cul-sec. Un châle jeté sur un piano, une chaise longue alanguie, une guitare abandonnée, des senteurs de feuilles mortes... et le charme opère.

Les huit comédiens, admirables, jouent à l'unisson, la constellation complexe des relations qui composent la polyphonie tchékovienne. Dans la scénographie bifrontale où les fauteuils vides d'en face nous observent comme les ombres disparues de nos idéaux, ils nous font partager l'intimité de leurs âmes endolories. Une fois l'accès de fièvre passé, ne reste que le travail..; pour s'y oublier, tandis que la sève s'échappe doucement des fleurs de tilleul qui sèchent sur la table.

Gwénola David

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